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Le Rapport Thyss-Monod ou La dureté de la vie quotidienne des femmes pendant la Première Guerre mondiale - octobre 2018

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En janvier 1917, le Docteur Lisbeth Thyss-Monod, alors médecin attachée à l’hôpital temporaire 82 de Clermont-Ferrand, adresse au ministre des Armements et des Munitions un rapport « sur la création de chambres d’allaitement, crèches et garderies annexées aux usines de guerre ». Elle porte, dans ce document dont un exemplaire est conservé par le préfet du Puy-de-Dôme (cote : 10 M 111), un regard sombre sur les conséquences du travail des femmes dans l’industrie à Clermont-Ferrand durant la Première Guerre mondiale.

 

Installée à Clermont-Ferrand, le Dr Thyss-Monod prend la ville pour exemple. Elle y dénombre 2 700 femmes employées pour les seules usines dépendant du contrôle de la main d’œuvre (dont Michelin, Bergougnan, Torrilhon, etc.) et travaillant pour l’artillerie, le génie, les poudres et salpêtres, l’aéronautique, le matériel chimique et le service géographique. Selon elle, ce chiffre pourrait être doublé en prenant en compte les établissements dépendant de l’Intendance (service de l’Armée gérant les secteurs de l’alimentation, du vêtement et de l’équipement) et triplé en comptant les ateliers de chargement des Gravanches. Pour ce qui est de l’Intendance, le rapport signale que beaucoup de femmes travaillent à domicile, et qu’il est difficile de connaître le nombre de celles ayant des enfants en bas âge.

Mme Thyss-Monod déplore que « dans notre Région nous avons pu nous convaincre que presque rien n’a été fait jusqu’à ce jour. Tout est à faire, à commencer par la conversion de l’industriel à la nécessité de cette amélioration sociale, et celle plus difficile encore, des femmes, les premières intéressées. L’inertie féminine sur ce point tient dans ce département, spécialement, à plusieurs causes :

1°. – On y a le culte de l’enfant unique ; les femmes se moquent entre elles de celles assez bêtes pour avoir plusieurs enfants.

2°. – En conséquence la moralité n’y est pas plus grande qu’ailleurs mais beaucoup plus fréquents les avortements provoqués ; d’où l’urgence de faire appliquer la loi dans toute sa sévérité contre les sages-femmes faiseuses d’anges.

3°. – Quand un enfant naît, neuf fois sur dix la mère ne le nourrit pas et l’envoie « à la montagne » où des paysannes l’élèvent au lait de vache sous un climat très rude, et avec des soins plus que rudimentaires qui se chargent de faire une sélection naturelle que nous ne pouvons ni ne devons tolérer à l’heure actuelle, moins qu’à toute autre.  (…)

4. – L’alcoolisme et la syphilis, la tuberculose leur corollaire, augmentent de jour en jour, parce que la femme peu habituée à gagner autant (gain augmenté des allocations distribuées souvent trop largement), ne sait pas économiser et prévoir, mais dépense, se met à boire et de là roule dans les déchéances de toutes natures.

Plusieurs usines m’ont signalé l’alcool comme leur plus grand ennemi. Qu’il me soit permis d’insister, une fois de plus, sur le vœu que l’interdiction d’apporter de l’alcool et d’en consommer à l’usine puisse et doive se faire au même titre de danger que l’interdiction de fumer que l’on voit constamment placardée, en attendant que la loi interdise la vente de l’alcool aux femmes, aux mineurs et aux mobilisés. »

 

Ce document, qui vise à l’amélioration des conditions de vie des femmes dans les usines, même s’il doit être nuancé (Lisbeth Thyss-Monod étant une personnalité active dans la lutte antialcoolique en tant que membre du Conseil des femmes françaises), permet de toucher du doigt un symptôme de la dureté de la vie quotidienne des femmes pendant la Première Guerre mondiale. 

Le rapport des femmes travaillant à l’usine avec l’alcool durant cette période est en effet un thème peu abordé, à la fois dans les documents administratifs contemporains, mais aussi dans les travaux des historiens, au contraire de l’alcoolisation des poilus ou des ouvriers, bien plus connue. Pourtant, dans les rares mentions faites à cette question, l’historien Didier Nourrisson a souligné que certains consommateurs potentiels étaient particulièrement surveillés par les autorités : parmi eux, les ouvriers, les femmes et les enfants[1].

Le Dr Thyss-Monod évoque également sans la nommer la question de la prostitution, dont la syphilis est le marqueur implicite. De nombreux documents de police attestent à l’époque de la prostitution de certaines femmes à proximité des camps et établissements militaires comme à Bourg-Lastic (en 1917), à Aulnat, au Mont-Dore ou à la Bourboule[2]. Parmi les femmes se livrant à la prostitution à Aulnat en novembre 1918, la plupart sont aussi ouvrières aux Gravanches. 

Teinté d’un fort patriotisme, le rapport du Dr Thyss-Monod relaie par ailleurs un discours pro-nataliste vigoureux orienté vers la préservation et le renforcement des forces de la France dans son combat contre l’Allemagne. Si les ouvrières sont effectivement l’objet de cette enquête, ce n’est pas leur bien-être individuel à proprement parler qui est envisagé : l’objectif en est d’assurer la fermeté de la « race » française afin de concourir à la victoire finale. Dans ce cadre, l’alcoolisation et ses corollaires (dénatalité, maladies infectieuses, prostitution) sont des obstacles à éliminer.

 

 

Remerciements

Stéphane Le Bras, maître de conférences en histoire contemporaine.

Pour en savoir plus :

Didier Nourrisson, Crus et cuites. Histoires du buveur, Paris, Perrin, 2015.

Didier Nourrisson, Au péché mignon. Histoire des femmes qui consomment jusqu’à l’excès, Paris, Payot, 2013.



[1] Didier Nourrisson, Crus et cuites. Histoires du buveur, Paris, Perrin, 2015, p. 293-294.