La rue au Moyen Âge

 Dossier réalisé par Corinne Dalle


3 G 038 (jpg - 2007 Ko)

« la rue des Gras » (« en la charreyra deu gratz »). 3 G 038.


   Ce dossier du service éducatif, qui s’inscrit dans la thématique consacrée en 2018 à l’espace de la rue, est axé sur la rue au Moyen Âge. L’étude menée ici vise à offrir un aperçu de cet espace public durant la période médiévale. Par la rareté des documents médiévaux et des villes à cette période, Clermont et Montferrand seront logiquement au cœur de ce dossier.


   La plupart des sources utiles à l’étude de la rue durant cette période sont concentrées dans les documents émanant des autorités de l’époque. Le plus souvent, c’est dans les terriers seigneuriaux (laïcs mais aussi ecclésiastiques, en particulier pour Clermont) que l’on retrouve les mentions des rues. Le XIIIe siècle, avec l’essor de la pratique de l’écrit et la diffusion des actes notariés, permet dès lors une forme de normalisation des rues et de leur appellation. Il s’agit de situer, le plus précisément possible, des parcelles, des maisons, liées à des droits, des ventes ou d’autres actes officiels, dans lesquels la mention de la rue permet de situer le bien, en évitant toute erreur ou contestation. Certains documents, comme les registres des consuls de Montferrand, peuvent également mentionner les voies de communication intra-muros pour signaler un événement, des travaux, ou encore des festivités.

   Il demeure encore difficile aujourd’hui de définir la rue médiévale tant par son appellation, que par son tracé ou sa taille. Les grandes artères demeurent relativement rares. Souvent elles ne sont que le prolongement des chemins et routes destinés au commerce entre villes. En réalité, la rue médiévale la plus commune est celle qui permet la desserte entre les édifices, les places, les portes et poternes, et qui mesure le plus souvent entre 2 et 5 mètres seulement.

   Cette étroitesse rend la circulation des véhicules difficile, voire même impossible par endroits, entre les charrettes diverses, les sinuosités, les marchandises entassées…

   À ce dédale, il convient d’ajouter, surtout dans la partie du bourg la plus ancienne, un réseau de passages, d’impasses ou de petites ruelles, simples voies piétonnières de 1 ou 2 mètres de large.


Quel terme utiliser ?


   L’emploi du terme « rue » reste marginal au Moyen Âge. Pour les contemporains, cette notion reste très floue. Il existe un espace public, qui n’a de réalité que par l’espace privé qui l’encadre.

   On retrouve de nombreuses appellations comme « via, chami, chamina » (« chemins »). En fait, le bourg s’installe et se développe le long d’une voie de communication préexistante, celle-ci gardant par conséquent son nom. Par exemple, on trouve l’usage du mot « cami » pour désigner la grande rue de  Montferrand lors de l’établissement de lotissement à partir du XIIe siècle, sous l’égide des comtes d’Auvergne. Ce terme de « chami » demeure très usité dans les registres des comptes des consuls de Montferrand. Autre exemple, le 8 septembre 1284, on trouve la mention du « chami de lespital lo jorn de la festa nostra dona » (« le chemin/la rue de l’hôpital le jour de la fête de Notre Dame »).

   Le terme occitan de « charreira » ou « carreria » se retrouve aussi fréquemment dans les documents médiévaux du département. Il désigne des rues un peu plus larges où 2 chars peuvent se croiser. 


4 G 55, folio 4 (jpg - 4849 Ko)

Terrier « Dogue ». XIIIe-XIVe siècles, où il est noté « la charreirha que vai a la porta de Barneir ». 4 G 55, folio 4.


   Le terme de « via » est plutôt réservé aux rues un peu plus conséquentes, de 2 à 6 mètres de large. Les plus petites voies, elles, sont connues sous le terme de « ruelles, ruettes, venelles »… L’usage du mot « viau » ou « viol » reste une spécificité auvergnate, héritière du patois de la région thiernoise signifiant sentier.

   Le mot « strata » se rencontre plu souvent à l’extérieur des villes, pour indiquer les grands axes de communication. Le terrier « Dogue » du XIIIe siècle (cote : 4 G 55) fait ainsi apparaître la mention « estrada » pour « la voie comtale » au nord vers Montferrand.

   Malgré tout, il convient d’être prudent car ces diverses appellations sont parfois entremêlées, d’où la difficulté d’établir une définition précise.


      L’exemple de la rue du Port :

   Certaines appellations sont très variables pour la même voie de circulation. Si, comme nous l’avons évoqué plus haut une « carreria » est une rue plutôt spacieuse et de premier plan, la même voie peut aussi se retrouver sous le terme de « cami » ou de « via ». À titre d’exemple, la rue du Port est nommée soit « carreria », soit « via ».

   Ainsi, la rue du Port reçoit l’appellation de « charreirha per ont hom vai per la porta del Champ Herm a Montferrant » en 1242 (cf. document coté 4 G 55), puis plus sobrement « carreria Beate Marie Portus » à partir du siècle suivant, ou encore « magnam carreriam Portus » en 1441(cf. document coté 3 G 092). 


4 G 55 (jpg - 2288 Ko)

Terrier « Dogue ». XIIIe-XIVe siècles. 4 G 55.


3 G 092 (ancienne cote : 3 G arm 7 sac D cote 12) (jpg - 1331 Ko)

Reconnaissance par Antoine Ribeyre, dit Ussamat, notaire, et par sa femme d’une rente assise sur des maisons à eux appartenant grande rue du Port pour livraison fondée par G. Girard, chantre, Jean de Cros et P. Faure. 5 octobre 1441. 3 G 092.


   Généralement, si la rue n’est pas une voie suffisamment réduite au point d’empêcher les véhicules de passer, ni une impasse ni une voie privée, les dénominations restent variables.

   Par ailleurs, Emmanuel Grélois note, dans sa thèse[1], que l’emploi du latin par les scribes permet un vocabulaire plus varié qu’en auvergnat ou en français pour désigner ces voies de circulation.



[1] Territorium civitatis, L’emprise de l’Église sur l’espace d’une cité et ses environs : Clermont au XIIIe siècle, Paris, 2003


Nommer la rue


   Si les noms de rue sont rarement mentionnés aux XIIe et XIIIe siècles, ils se multiplient au fur et à mesure de l’accroissement du bourg. Les intitulés les plus courants sont : « la voie qui mène de… à… », « la voie qu’on appelle… », « la voie… » et le nom propre.

   Ainsi, on trouve la mention dans le terrier « Dogue » de 1242 (4 G 55) de la « charreirha cuminal par ont hom vai de Clermont à Montferrand », c’est-à-dire qu’il s’agit de la voie empruntée par les gens pour se rendre de Clermont à Montferrand.

   On complète la localisation afin d’être plus précis par l’orientation selon les points cardinaux. Ainsi, les mentions de « devers nuyt » ou « devers soleil levat » sont récurrentes dans les terriers seigneuriaux.

   À défaut d’une typologie précise, quelques grands ensembles peuvent toutefois servir de grille de lecture des noms attribués aux rues.


1 / la topographie :

   Il s’agit ici des noms attribués aux voies de communication en fonction d’un lieu précis, d’une contrainte géographique, d’un relief quelconque, voire d’un édifice particulièrement marquant. On trouve ainsi pour la cité clermontoise, les mentions de la rue du Port, la place du marché au blé, la rue Saint-Genès ou encore la rue du Terrail (les fossés). 


3 G 1050-00017 (jpg - 3483 Ko)

3 G 1050-00017.

   Contrat de mariage entre Pierre, fils de Dacbert et de Latgiarda, et Florence, fille d’Arbert et de Willelma, avec constitution d’un douaire valant 8 manses, assis sur des biens aux environs de Clermont. 12 janvier 1065. 3 G 1050-00017 (ancienne cote : 3 G arm 18 sac A cote 32). Il est fait mention, dans cet acte, de la rue du Terrail (« ad terrallio »), mais aussi d’autres quartiers comme celui de Montjuzet.


   La rue Prévôte, actuellement l’une des plus petites rues de la ville, passe pour être également la plus ancienne. On retrouve le nom du bourg prévôtal, qui relève de l’autorité du prévôt, très tôt dans les sources, pour désigner un quartier entre la rue des Petits-Gras, la rue des Chaussetiers, la rue Terrasse et la rue Prévôte. 


3 GPS 1010- 00017  (jpg - 992 Ko)

3 GPS 1010- 00017.

   Bref des donations faites aux chanoines du siège d’Auvergne par Géraud de Mortasagnia, désireux de s’agréger à la fraternité des chanoines, qui lui octroient une prébende et à sa mort une sépulture honorable, de concert, et avec le consentement de son frère Hugues, qui reçoit une partie des bénéfices et des aumônes, et donne aux chanoines des biens dont il se réserve, avec son frère, l’usufruit de leur vivant. Entre 1077-1095. 3 GPS 1010- 00017 (ancienne cote : 3 G arm 18 sac A cote 38). La rue Prévôte est citée « in burgo namque prepositale ». 


3 G 034 (jpg - 2263 Ko)

Lièves et terriers du prévôt de la cathédrale. XVe siècle. 3 G 034 (ancienne cote : 3 G arm 4 sac A sup cote 7), où il est fait mention de la rue «carreria publica appelata des prevostaulx ».


   Plus original, on trouve la mention de la rue ou du quartier de « Las Crotas » pour désigner le quartier des caves creusées dans le tuffe (la butte centrale actuelle). 


1 G 79, folio 32 (jpg - 2640 Ko)

Trois divers fiefs rendus à monseigneur le 1er de l’abbé de Maurs pour raison du monastère et de ses dépendances, etc. 1308. 1 G 79, folio 32.


   Toutes ces dénominations changent au fil du temps, tant dans les termes employés que dans les zones géographiques concernées. Selon Emmanuel Grélois, le déplacement des toponymes s’opère lorsque leur signification s’efface : il cite l’exemple, entre autres, du moulin Barnier, situé sur la Tiretaine qui donne son nom à un chemin (« estrada cuminal per ont hom vai a Barneir »), mais aussi plus tard à une porte de la ville. Ainsi, la porte Barnier trouve l’origine de son appellation dans un moulin pourtant bien excentré. 


4 G 55, folio 3 (jpg - 3240 Ko)

Terrier « Dogue ». XIIIe-XIVe siècles. 4 G 55, folio 3.


   D’autres changements s’opèrent au fil du temps, comme la porte de Jaude qui laisse place à la porte Saint-Esprit au XVe siècle, ou bien encore l’actuelle rue Sainte-Rose (« carreiria Furni Rauzenc »), dont non seulement le nom a changé (« le Four de Rose »), mais même aussi l’emplacement (actuelle rue de la Treille).


2/ les professions et noms propres :

  Bien entendu, les quartiers anciens des villes regorgent de rues aux dénominations liées aux métiers. Les activités professionnelles sont très souvent regroupées dans un même quartier, forgeant ainsi une identité au travers des patronymes utilisés. La « rue des Chaussetiers » et la « rue de la Boucherie » sont peut-être les plus emblématiques de la cité clermontoise.

   Le « carrefour des Taules » à Montferrand, qui est le croisement des plus grandes artères de la ville, tire son nom des tables utilisées par les changeurs de monnaie.

   Les noms liés aux congrégations religieuses sont également fréquents, comme, par exemple, la rue des Cordeliers à Montferrand qui à l’origine était la rue allant vers le couvent des Cordeliers.

   Les familles attachées à ces lieux peuvent aussi laisser leur nom à ces voies. Citons par exemple la « rue des Fauchers » (« folcheyrs »)


3 G O38, folio 4  (jpg - 6105 Ko)

Terrier du Doyen en langue romane avec additions. 1285. 3 G O38, folio 4 (ancienne cote: 3 G arm 4 sac B cote 5).


   Il ne s’agit pas forcément d’une quelconque notion de célébrité, mais plus d’un souci de commodité. Le nom du tenancier sert de repère, à la fois spatial, mais aussi temporel (qui doit remonter aux temps les plus anciens, lorsque les terriers ont été élaborés). Malgré tout, certaines familles puissantes et influentes ont pu laisser leur nom aux rues où elles demeuraient.


   Autre exemple d’appellation de rue, prenons le cas d’une rue de Billom :


12 G 5, folio8  (jpg - 560 Ko)

Chapitre Saint-Cerneuf de Billom. XIIIe-XVIIIe siècles. 12 G 5, folio8 .


« Nos officialis Claromontis per presentes literras notum facimus universis quod cum gravis querela ad nos pervenerit que pro parte venerabilium virorum dominorum decani et capituli ecclesie collegiate sancti Sireney Biliomi que nuper quemdam officialem domini nostri Claromontis episcopi ceperint arrestaverint violente et rapuerint Johanne Guy de facto in carrera publica que tendit de lestazo ad ecclesiam predictam et specialiter ante operatorium dicti Johannis Guy ducendo ipsum violenter … »

(traduction Thomas Aréal)

 

   Il s'agit de la rue de l'Étezon à Billom, rue qui remonte des quais de l'Angaud jusqu'à l'église collégiale Saint-Cerneuf. Le doyen et le chapitre de cette église se plaignent ici de l'arrestation d'un homme en pleine rue par un officier de l'évêque de Clermont, seigneur de Billom, alors qu'il se rendait dans un lieu sacré, ce qui viole les droits du chapitre. Le terme d’« Étezon » est une francisation de l’occitan « estazos », connu en ancien auvergnat, le plus souvent dans le sens de « petit local artisanal et/ou commercial ».

 


L'usage de la rue


   En évoquant la rue, l’idée première est bien entendu la voie de circulation. Il s’agit d’emprunter cet axe plus ou moins large et sinueux pour se rendre d’un endroit à un autre. Nous avons vu que la largeur et le tracé des rues sont très divers, offrant un décor allant de la ruelle encombrée, tortueuse, plutôt sombre à des tracés plus rectilignes et clairs.

   La rue est aussi un lieu d’échanges commerciaux. Les ballots de marchandises jonchent les voies, les échoppes et étals encadrent les rues, sans omettre les marchés qui débordent souvent des places marchandes pour envahir les rues. Les maisons d’habitation sont, elles aussi, situées le long de ces « charreira » ou « via ». La rue est donc à la fois un espace de voisinage, d’habitation, d’échanges, de travail et de sociabilité.

   En raison de cette circulation et de ces usages plus que variés, la rue est aussi un dépotoir, où les conditions d’hygiène sont déplorables. En effet, le passage (voire l’élevage) de bétail, les travaux des bouchers ou des teinturiers, la rareté des latrines ainsi que la présence des enceintes font que les règles d’hygiène élémentaires peinent à voir le jour. Cependant, pour chasser l’image d’Épinal d’un Moyen Âge sale et insalubre, il convient de noter que les pouvoirs publics tentent d’appliquer des mesures pour remédier à ce problème. Ainsi, les routes sont pavées et des dépotoirs (ou « merdanson » à Montferrand) sont mis en place pour servir d’égout ou de décharge. Ce nom de « merdanson » est très utilisé dans la partie méridionale de la France pour désigner un ruisseau servant d'égout et qui charrie des déchets.

   Une occasion particulière peut aussi être l’occasion de mettre la rue dans son plus bel apparat. La fête de la Vierge le 8 septembre donne lieu, chaque année, à des festivités où l’on décore les rues avec des tentures pour le passage de la statue de Notre-Dame. Ainsi, en 1284, les consuls de Montferrand mentionnent dans leurs dépenses les frais engendrés pour nettoyer la place du marché et l’herbe à l’occasion de fêtes de Notre-Dame. Au cours de ces mêmes festivités, on dresse des tentures au-dessus du « chami ». (« Item XII s[ols] que agront lhi ome que cobriront lo chami de l'Espital lo jorn de la festa Nostra Dona de setembre » : « 12 sous qu’auront les hommes qui couvriront le chemin de l’hôpital le jour de la fête Notre-Dame de septembre »). Les comptes témoignent aussi de la dépense de 12 sous pour l’ornement de la place du marché.


3 E 113 Dep II CC 156, folio 29 verso (jpg - 4621 Ko)

Comptes de Montferrand de l'année 1284–1285. 3 E 113 Dep II CC 156, folio 29 verso.


 

 

Bibliographie :

- L'historien en quête d'espaces, sous la direction de Jean-Luc Fray et Céline Pérol, Clermont-Ferrand : Presses universitaires Blaise Pascal, 2004, XXX p.

- Grélois (Emmanuel), Saudan (Marie), Chartes et documents de l’Église de Clermont antérieurs au XIIe siècle, lieu d’édition: CNRS éditions, 2015, XXX p.

- Grélois (Emmanuel), L’emprise de l’Église sur l’espace d’une cité et ses environs : Clermont au XIIIe siècle, thèse de doctorat, Université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, 2003.




Retour haut de page