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La tonte des cheveux : punir les femmes

Dossier réalisé par Corinne DALLE et Pascal GIBERT


Cet article de journal jusque-là passé inaperçu, nous permet d’aborder la question du phénomène des tontes non seulement durant les années 1944-45, mais aussi durant d’autres périodes. Comment relier ces deux éléments ? Pourquoi s’en prendre aux cheveux des femmes en période de conflit ? Que symbolise cet acte ?


 

1.      le 9 juillet 1917 à Montluçon : « un poilu trompé coupe les cheveux de sa femme »...…tel est le titre d’un article du Moniteur du Puy-de-Dôme du 23 décembre 1917


frad063_5bib31917_12_23_0001_1.jpg - <p class="description">5 BIB 3/74/2e semestre</p>

5 BIB 3/74/2e semestre

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Les faits sont simples et paraissent relever de prime abord du fait divers : à son retour à Montluçon pour une permission à l’été 1917, le sergent Antoine Micard du 38e d’infanterie apprend que sa femme lui a été infidèle. Informé au front par une lettre anonyme de l’inconduite de son épouse, ses soupçons sont confirmés par son entourage. Sa femme est accusée de mener une vie facile, de le tromper avec des soldats et des officiers dans des lieux publics, au vu et au su de tout le monde.  Fou de rage, Antoine Micard lui coupe les cheveux de sa femme avec des ciseaux. Celle-ci porte plainte, l’accusant de violences (coups, tonte).

 

La manière dont l’article rapporte les faits est révélatrice. Il rend compte de l’audience en Conseil de guerre où comparaît le militaire, pour ses actes. Le journal décrit Antoine Micard comme un gars « solide et brave », un soldat courageux et décoré, comme un père aimant qui revient dans son foyer se reposer. Durant le procès, la mauvaise conduite de Mme Micard est largement rapportée, cette épouse qui fait « fi des convenances en étalant son adultère ». Par ailleurs, « la femme adultère », « fort élégante », « pas jolie et trop fardée » ne manifeste à l’audience aucun repentir. Son ex-époux (le couple a divorcé entre les faits et l’audience) assume pleinement son geste, tel un « héros du front » comme le rappelle le président de la séance. Le soldat Micard est finalement acquitté.


 

 

L’analyse de l’acte ainsi que des reproches faits à Mme Micard  peuvent nous fournir quelques premiers éléments de réflexion sur la pratique de la tonte comme punition de cette femme. En définitive, on lui reproche d’avoir manqué à son devoir d’épouse alors que son mari défend la patrie menacée, d’avoir mené une vie confortable peu compatible avec les sacrifices et les souffrances endurés par M. Micard au front.  Le président du conseil de guerre parle de trahison envers le mari et même à l’encontre de la patrie. Par ailleurs, M. Micard explique qu’il a coupé ces « beaux cheveux noirs » car « c’est par eux (qu’elle) séduit les hommes ». Il semble donc bien que cet acte soit lié au processus de séduction et revête une forte composante symbolique. D’autres documents consacrés aux tontes de femmes à la Libération de 1944-1945 devraient permettre d’affiner cette première analyse.


frad063_311w_00043_0002.jpg - <p class="description">311 W 43 : rapport du colonel Prince, secrétaire régional pour la Police au préfet du Puy-de-Dôme, 31 août 1944</p>

311 W 43 : rapport du colonel Prince, secrétaire régional pour la Police au préfet du Puy-de-Dôme, 31 août 1944

 

2.    La tondue de 1944-1945, une image emblématique de la Libération et de l’épuration


 En 1944, lors des jours qui suivent la Libération, plusieurs dizaines de femmes, ayant eu « des liaisons intimes avec l’ennemi » ont été tondues à Clermont-Ferrand sous l’égide des pouvoirs de la Résistance.


frad063_311w_00043_0003.jpg - <p class="description">311 W 43 : rapport du colonel Prince, 
secrétaire régional pour la Police 
au préfet du Puy-de-Dôme, 4 septembre 1944
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311 W 43 : rapport du colonel Prince, secrétaire régional pour la Police au préfet du Puy-de-Dôme, 4 septembre 1944


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8 BIB 1633, 27janvier 1945

D’autres tontes ont eu lieu de manière plus spontanée et anarchique. Il s’agit d’une scène emblématique de l’épuration, que l’on qualifie d’extrajudiciaire, voire de « sauvage ». Ces femmes, coupables d’actes qualifiés par l’expression brutale de « collaboration horizontale », sont des « poules à boches ». Lorsque la tonte n’est pas encadrée, la foule peut avoir un comportement très violent, mélange de fête et de carnage. Les femmes sont généralement tondues en public, avant de devoir déambuler en ville. Le ton employé, y compris dans la presse, est toujours très virulent ; pour preuve, cet article de journal :


frad063_8bib_01633_6_janvier_1945_1.jpg - <p class="description">8 BIB 1633, 6 janvier 1945</p>

8 BIB 1633, 6 janvier 1945

Ces femmes n’ont pas su supporter leur part des épreuves communes. Face aux martyrs de la Résistance, elles sont présentées le plus souvent comme vénales et faciles.       


 

 

Souvent, est ancrée dans les mentalités collectives l’image d’une justice (sauvage ou organisée) très dure avec les hommes et clémente avec les femmes. Or, la tonte est un acte violent en soi car elle est accompagnée de violences physiques parfois et d’humiliation (tonte publique, crachats, croix gammées peintes sur la poitrine dénudée).

 

De surcroît, les femmes peuvent également passer en jugement en cour de justice (crimes graves) ou en chambre civique (délits moins importants). Nombre d’entre elles sont condamnées à mort et passées par les armes.


frad063_311w_00045_0001_1.jpg - <p class="description">311 W 45 : rapport du Commissaire de la République au préfet du Puy-de-Dôme, 15 février 1945</p>

311 W 45 : rapport du Commissaire de la République au préfet du Puy-de-Dôme, 15 février 1945

frad063_165w_00009_0002_2.jpg - <p class="description">165 W 19 : Rapport du Comité local de Libération
16 octobre 1944</p>

165 W 19 : Rapport du Comité local de Libération 16 octobre 1944


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311 W 48 : contrôle des internements, août-décembre


frad063_8bib_01633_17_mars_1945_1.jpg - <p class="description">8 BIB 1633, 17 mars 1945</p>

8 BIB 1633, 17 mars 1945

frad063_8bib_01633_20_janvier_1945_1.jpg - <p class="description">8BIB 1633, 20 janvier 1945</p>

8BIB 1633, 20 janvier 1945

frad063_8bib_01633_23_septembre_1944_1.jpg - <p class="description">8BIB 1633, 23 septembre 1944</p>

8BIB 1633, 23 septembre 1944


frad063_311w_00043_0001_1.jpg - <p class="description">311W43
Rapport des renseignements généraux, 19 septembre 1944</p>

311W43 Rapport des renseignements généraux, 19 septembre 1944

frad063_311w_00044_septembre_1944_1.jpg - <p class="description">311W44 : affiche anonyme , septembre 1944</p>

311W44 : affiche anonyme , septembre 1944


 

 

L’historien Fabrice Virgili estime à environ 20 000 le nombre de femmes tondues sur l’ensemble du pays aussi bien dans les grandes villes que dans les campagnes. Il s’agit donc d’un phénomène de grande ampleur qui a touché majoritairement la zone nord, occupée de manière plus précoce. Plus des 2/3 des tontes ont eu lieu lors des journées libératrices, plus du ¼ après la Libération, le reste (moins de 7 %) sous l’occupation.

 

Une nouvelle vague épuratoire – donc de tontes – se déroule en mai - juin 1945. Cela s’explique par  la conjonction du retour des déportés et l’exaspération d’une partie de la population qui trouve l’épuration judiciaire trop lente et trop clémente.

 

L’étude nationale de Fabrice Virgili montre que les relations intimes avec l’occupant ne représentent que 57 % des griefs portés à l’encontre de ces femmes, les autres motifs sont variés : les liens économiques avec l’occupant (travail), les accusations d’appartenance à une organisation collaborationniste ou de délation… La coupe des cheveux n’est donc pas le châtiment d’une collaboration sexuelle mais bien le châtiment sexué de la collaboration.

 

Pourquoi les tontes ? Pourquoi une forme de répression essentiellement féminine ? Arracher les cheveux, couper, tondre, c’est massacrer le sexe. C’est une violence autant symbolique que physique : elle prend à la femme ce qu’elle possède de plus intime, exposant aux hommes sa chevelure devenue trophée et son caractère de victime expiatoire. Les troupes allemandes parties, la théâtralisation de l’acte dans l’espace public apparaît possible, voire même indispensable, tant elle est génératrice de sens. C’est une violence autant symbolique que physique.  Portant publiquement la marque de leur infamie,  les coupables désignées sous le  terme même de  " tondue " perdent alors leur statut de " femme".

 

En 1944, la tonte est donc une forme de retour du pouvoir des mâles et ceci dans un double contexte : la faillite durant l’occupation des valeurs masculines traditionnelles (défaite militaire, occupation et domination de l’ennemi) et le droit de vote accordé aux femmes. Ces femmes sont symboliquement accusées d’avoir "trompé" la nation et de l’avoir "souillée" à travers leur propre corps comme si celui-ci appartenait à la collectivité. Dès lors, « purifier » le corps social en effaçant la souillure de la collaboration sexuelle est un des éléments clés de la reconstruction nationale. Pour citer un journal de la Résistance : « la France sera virile ou morte ». On oppose donc la « tondue » à la « femme française » idéalisée, et la tondue devient alors, à son corps défendant, un contre modèle. 

Pour l'historien Fabrice Virgili, tout ceci indique les bases sur lesquelles se reconstruit la France : parallèlement au droit de vote "accordé" aux femmes en 1944,  le pouvoir « viril » des hommes leur rappelait violemment les limites de leur droit à disposer d’elles-mêmes, les limites de leur émancipation.


 

En conclusion :

Des femmes ont été tondues au XXème siècle dans des conflits divers (Première et Deuxième Guerre mondiale, guerre d’Espagne, etc.) et des pays différents (France, Allemagne, Espagne, Italie, etc.). Il s’agit donc bien de s’en prendre au genre féminin, de manière à rappeler que, lors d’un conflit, le corps de la femme procède du corps de la nation. En période de paix, de nos jours, cet acte peut encore revêtir du sens, comme en témoigne ce fait divers mentionné dans La Montagne.


article_tondue_la_montagne_1.jpg - <p class="description">La Montagne, 1er septembre 2014, édition de Montluçon</p>

La Montagne, 1er septembre 2014, édition de Montluçon


 

 

 

 

 

Cinq livres pour aller plus loin :

 

Fabrice VIRGILI, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot, 2000, 392 pages, réédition en format poche, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2004. C’est le livre de référence sur la question des tontes en France à la Libération.

 

Alain BROSSAT, Les tondues. Un carnaval moche, Manya, 1992,  réédition en format poche, Paris, Hachette, collection Pluriel, 1994, 336 pages. Il s’agit d’un livre plus ancien, le premier à tenter une synthèse explicative dans le cadre d’une approche plus anthropologique.

 

Philippe FRÉTIGNÉ et Gérard LERAY, La tondue 1944-1947, Paris, Vendémiaire, 2011, 222 pages. Les auteurs ont enquêté sur la femme tondue qui apparaît sur une photographie prise par Robert Capa à Chartres le 16 août 1944, portant un bébé dans les bras, cliché peut-être le plus connu sur le phénomène des tontes.  

 

Fabrice VIRGILI, Naître ennemi. Les enfants de couples franco-allemands nés pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Payot, 2009, 376 pages. Un travail novateur.

 

Bénédicte VERGEZ-CHAIGNON, Histoire de l’épuration, Paris, Larousse, 2010, 608 pages. Une des dernières synthèses disponibles sur l’épuration à la fin de la Seconde Guerre mondiale.




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