Les résistances catholiques

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La Lanterne, Editorial N°10 859 du 15 janvier 1907. 8 V 3.


    L’éditorial de 1907 du journal La Lanterne insiste sur la violence du corps à corps idéologique qui oppose la IIIe République et son anticléricalisme de combat à l’Église catholique : « lutte permanente entre deux forces contraires dont l’une doit tuer l’autre », « duel à mort ». Cette lutte est résumée par un antagonisme simple, Foi / Raison, Église / École, Église / discussion – liberté – intelligence –science. Toutefois, il s’agit bien d’une lutte, et de la violence qu’elle implique, car ce qui est en jeu, c’est un projet de société. Les Républicains s’efforcent d’affaiblir l’influence de l’Église catholique en procédant à une sécularisation de la société, comme en témoignent différentes mesures : autorisation de travailler le dimanche (1879) ; rétablissement du divorce et abolition des prières à la Chambre des députés et au Sénat (1884) ; interdiction de frapper les convois funèbres civils de mesures restrictives et discriminatoires et possibilité de recourir à la crémation, alors interdite par l’Église [1] (1887). Les lois scolaires et la séparation des Églises et de l’État sont les points d’orgue de cette politique anticléricale. On comprend, dès lors, les tentatives de résistance de l’Église catholique.

 
 


[1] Les obsèques civiles étaient permises avant 1887 mais elles furent frappées de mesures discriminatoires durant l’Ordre moral, par exemple quant à l’heure ou le parcours du convoi funèbre.


  • Un clergé sur la défensive

 

      Les documents 2 et 3, de source républicaine, permettent d’identifier les principales revendications du clergé ainsi que ses moyens et modes d’action. Bien que soumis à une obligation de neutralité politique, certains desservants [1] n’hésitent pas à braver l’interdit, au risque d’encourir des sanctions [2]. Les élections législatives, comme celles d’octobre 1885, sont un moment particulier de crispations politiques (document 2). Ainsi, le 23 novembre 1885, le ministre des Cultes se plaint auprès du préfet du Puy-de-Dôme que « les membres du clergé [du] département [aient] pris une part active à la lutte électorale » [3]. Le desservant Bonnefou, de Saint-Pardoux, personnage incriminé par « les Républicains convaincus », utilise son influence d’ecclésiastique pour intimider une population croyante et en majorité analphabète : pression en chaire lors des sermons dominicaux, recensement des citoyens n’ayant pas voté pour un candidat conservateur, sans oublier l’activisme particulier du curé qui va à l’auberge pour y lire des brochures dénigrant les républicains. Ailleurs, comme à La Chaux (commune de Châteauneuf), l’antirépublicanisme du clergé prend d’autres formes : l’abbé Viot déchire les affiches électorales, injurie les candidats républicains et s’en prend même violemment à son sacristain qui a voté républicain [4] !

 

     


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Affaires générales, Législatives de 1885. 2 V 37.


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Lettre pétitionnaire des « Républicains convaincus de St Pardoux » aux députés du Puy-de-Dôme, St Pardoux, 7 novembre 1885. 2 V 37.



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2 V 37 (suite).


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Dossier Mayres. 2 V 39.


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Lettre du maire de Mayres, Forestier, au sous-préfet d’Ambert, le 26 octobre 1883. 2 V 39.


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2 V 39 (suite).


   La prédication est un instrument privilégié pour exprimer les critiques contre la République. La procession l’est aussi à certaines occasions. Dans les deux cas, on note que l’opposition à la République est motivée par un rejet global de la laïcité. Ce rejet est ensuite institutionnel, comme par capillarité, puisque la République en est l’instigatrice directe et parce qu’on l’accuse de vouloir éloigner les Français de Dieu. Le 14 octobre 1883, est organisée une grande procession à Notre-Dame de la Roche à Mayres (document 3), dans les bois du Haut-Livradois (aux environs d’Arlanc). Elle réunit environ 4000 personnes, surtout des femmes, venues des localités voisines (Arlanc, Dore-l’Église, Saint-Sauveur-la-Sagne, Novacelles, Saint-Alyre-d’Arlanc) ou plus éloignées, comme La Chapelle-Geneste dans la Loire. Au sein de cette forte mobilisation, les femmes jouent un rôle important par le soutien qu’elles apportent à l’Église et à la défense de ses valeurs. La procession de Mayres, tout d’abord purement religieuse, véhicule aussi un message politique antirépublicain. Elle a pour but « d’empêcher de [faire] sombrer la France, [car] la jeunesse élevée dans la haine de Dieu ne connaitra bientôt plus aucun frein et s’abandonnera aux passions les [plus] immondes, qu’en conséquence il faut que toutes les âmes pieuses s’unissent pour implorer la miséricorde de Dieu, et le prier de sauver la France ». L’école publique, qui incarne institutionnellement la politique de laïcité, cristallise les rancœurs : le curé de Novacelles aurait ainsi comparé l’instruction publique au choléra ! Quant aux symboles républicains, ils sont méprisés : le maire de Mayres écrit que le 14 juillet, le domestique du curé de sa commune, a traité le drapeau de « chiffon ».

 
 

[1] Le terme de desservant désigne un prêtre installé à la tête d’une paroisse qui n’était pas au chef-lieu de canton. Le titre de curé n’était officiellement porté que par les prêtres responsables de la paroisse du chef-lieu de canton (durant la période concordataire).

[2] Le traitement était suspendu par l’État, mais seul l’évêque pouvait déplacer un desservant. Les curés, eux, étaient inamovibles.

[3] 2 V 37 Affaires générales – Dossier Législatives de 1885. Lettre du ministre des Cultes au préfet du Puy-de-Dôme, Paris, 23 novembre 1885.

[4] 2 V 37 Affaires générales – Dossier Législatives de 1885. Lettre du sous-préfet de Riom au préfet du Puy-de-Dôme, Riom, 12 octobre 1885.

 


  Les propos tenus par les desservants lors de leurs sermons dominicaux auraient été parfois d’une grande violence. Le sous-préfet d’Ambert, en 1901 [1], relate les propos qu’aurait tenus le père jésuite et le parallèle qu’il aurait établi entre « ceux qui se donnent à Jésus-Christ et ceux qui se donnent à Satan ». Parmi les « suppôts de Satan », il aurait cité « ceux qui ont banni Dieu de l’école », « ceux qui nous gouvernent », « ceux qui font les lois », « ceux qui font la guerre aux associations »… On trouve d’autres armes oratoires. Le sermon du Père Gaffre, un dominicain, prononcé le 15 mai 1896 en pleine cathédrale de Clermont-Ferrand, joue ainsi sur plusieurs niveaux (document 4). D’un côté, la condamnation de la Révolution française et de son héritage qui amène, par un mouvement d’opposition manichéenne, une valorisation politique et sociale de l’Ancien Régime. Par ailleurs, la foi est associée au prestige national : l’impiété de la France est la principale cause de ses défaites militaires, notamment lors de la guerre contre la Prusse en 1870-1871. Enfin, ceux qui apparaissent comme des « apôtres républicains » (de Voltaire à Hugo) font l’objet de critiques. On fera toutefois preuve de prudence à l’égard des documents 3 et 4 ; la teneur des prédications étant rapportée par des personnes hostiles à l’Église, leur objectivité est donc sujette à caution.

 


[1] 2 V 37 Affaires particulières – Dossier Ambert – Lettre du sous-préfet d’Ambert au préfet du Puy-de-Dôme, Ambert, 13 mai 1901.


 

 



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Le Moniteur, 18 mai 1896 Compte-rendu du sermon du Père Gaffre à la cathédrale de Clermont-Fd. 5 Bib 3.


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Le Moniteur, 18 mai 1896 Compte-rendu du sermon du Père Gaffre à la cathédrale de Clermont-Fd. 5 Bib 3.


  • Comment expliquer l’existence sinon la diffusion d’un courant antirépublicain au sein même du clergé ?

 

      On peut recenser plusieurs raisons. Il y a tout d’abord un soutien plus ou moins clair, plus ou moins masqué de la part de l’évêché clermontois, dont les représentants sont les évêques Jean-Pierre Boyer (1879-1892) et Pierre-Marie Belmont (1893-1921). Il y a ensuite un cadre favorable : un département très rural (cf les localités des documents 1 et 2), une population croyante et un clergé qui, comme l’écrit le sous-préfet de Riom en 1885, « a conservé dans ce pays une telle influence, on le redoute tellement, qu’il est fort difficile d’obtenir des témoignages contre lui en général, quelque répréhensibles que soient ses actes » [1]. Le sous-préfet ajoute même : « l’excessive indulgence dont on a fait preuve jusqu’à ce jour à l’égard des membres du clergé dans la région, la mollesse extraordinaire de l’action judiciaire lorsqu’il y aurait à sévir contre les prêtres ou congrégationnistes, ont tout naturellement porté ceux-ci à se croire, comme ils l’ont toujours prétendu, au-dessus des lois, au-dessus des pouvoirs publics, qui paraissent hésiter à les atteindre, par suite de je ne sais quelles craintes aussi vagues que peu expliquées ».

 

On ajoutera enfin un dernier facteur, l’existence de relais catholiques :

 

  • une presse conservatrice (La Croix d’Auvergne : 10 000 exemplaires hebdomadaires, Le Pèlerin), productrice de nombreuses caricatures critiquant directement la République ou indirectement en « victimisant » l’Église (voir documents 5 à 9)




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Dossier Menat. « Le Morne Rouge », par Henriot Extrait du journal Le Pèlerin, n° 1345, 12 octobre 1902, page 785. 2 V 39.


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Dossier Menat « Le grand duel annoncé entre la maçonnerie et l’Église » Extrait du journal Le Pèlerin, n° 1345, 12 octobre 1902, dernière page. 2 V 39.

 

 

 


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Dossier Menat « Crimes et châtiments » Extrait du journal Le Pèlerin, n° 1347, 26 octobre 1902, dernière page. 2 V 39.

 

 

 


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Dossier Menat « Discours ministre », par Henriot Extrait du journal Le Pèlerin, n° 1348, 2 novembre 1902, dernière page. 2 V 39.

 

 

 


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Dossier Menat « Vengeance de prêtre », par Henriot Extrait du journal Le Pèlerin, n° 1352, 30 novembre 1902, dernière page. 2 V 39


  • un sous-comité (300 adhérents) dépendant du Comité électoral Justice-Egalité (1895) dont le siège est à Paris et qui diffuse mensuellement un journal, L’Œuvre électorale. Il regroupe des membres influents comme l’abbé Camin, aumônier de la Providence, sous-directeur du journal la Croix d’Auvergne, l’évêque de Clermont, des chanoines (Bellaigue de Bugheas, Barrière) et des notables conservateurs (de Chazelles, de Chabrol, Vignancourt, Tallon, Barsse, Saby, Goyon, Chabry, de Roquefeuil, de Lamarque) [2].

  • Un cercle militaire, fondé en 1895 rue Pourcher, près de la gare de Clermont, par l’abbé Chambon qui semble avoir existé jusqu’en 1899. « Ce cercle a été principalement créé pour les séminaristes et les frères, qui accomplissent leur année de service [3] ; il y a dans cet établissement une chapelle où l’on dit la messe et même vêpres tous les dimanches ; il y aussi une salle de jeux avec billards, on y sert également des consommations. Il s’y rend tous les dimanches et jours de fête de 100 à 200 personnes, parmi lesquelles des civils, amis ou connaissances des militaires ; on n’a jamais remarqué d’officiers en tenue » [4]. Le cercle a été visité par l’évêque de Clermont le 9 février 1896.

 



[1] 2 V 37 Affaires générales – Dossier Législatives de 1885. Lettre du sous-préfet de Riom au préfet du Puy-de-Dôme, Riom, 12 octobre 1885.

[2] 2 V 37 Affaires générales – Dossier Comité électoral « Justice-Egalité » - rapport du Commissariat central au préfet du Puy-de-Dôme, Clermont-Fd, 4 août 1898.

[3] Tous les jeunes gens se destinant à devenir prêtres, pasteurs ou rabbins étaient dispensés de service militaire, au même titre que les élèves de l’École normale supérieure, des Écoles normales primaires et de diverses grandes Écoles. La loi militaire du 15 juillet 1889 les contraignit à accomplir une année de service, mesure contraire au droit canon, selon lequel les clercs ne doivent pas porter d’armes et pas verser le sang.

[4] 2 V 38 – Affaires particulières – Dossier Clermont Ferrand 1896- 1899 Cercle militaire – rapport du Commissariat central au préfet du Puy-de-Dôme, Clermont-Ferrand, 16 février 1896.




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