Entre localisation et commémoration : le changement des noms de rue dans les villes du Puy-de-Dôme (1918-1950)

Dossier réalisé par Frédéric JARROUSSE, Sandrine RICHARDON et Corinne DALLE.


Les noms de rue (ou odonymes) sont des signes urbains permettant d’étudier la mémoire dans un cadre local (le village, la ville), mais également l’appropriation qui en est faite par les habitants et l’institution municipale. Hérités le plus souvent de la désignation populaire et d’un passé souvent lointain, les noms de rue n’ont pas de caractère fixe, ils évoluent au gré des sociétés et des besoins politiques (célébrer ou commémorer, [re]construire un passé). Nous proposons une réflexion sur l’évolution des noms de rue dans le département, dans la première moitié du XXe siècle, sur une tranche chronologique comprise entre 1918 et la décennie 1940.

Ce dossier du service éducatif, qui s’inscrit dans la thématique consacrée en 2018 à l’espace de la rue, s’interroge sur les raisons des changements de noms de rue. Que révèlent-ils des préoccupations des municipalités et de l’opinion publique ? Quelle mémoire de la ville souhaite-t-on ainsi perpétuer ?


Entre identité, hommage et pragmatisme, les noms de rue


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Rue de la Vaillance. Borne de signalisation Michelin. [valeurs de moralité et de vertus religieuses instituées par Michelin]. Cité ouvrière La Plaine. (Prêt Jean-François Luneau). 545 Fi 5447. Photothèque63

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Rue du Courage. Borne de signalisation Michelin. [valeurs de moralité et de vertus religieuses instituées par Michelin]. Cité ouvrière La Plaine. (Prêt Jean-François Luneau). 545 Fi 5443. Photothèque63

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les noms de rue peuvent évoquer des réalités diverses.

  • Une identité locale …

Si l’on prend l’exemple de Clermont-Ferrand, on trouve des références à des données de géographie physique comme le relief (rue Montagnette, allée du Coteau, rue des Gras, rue du Port), les marécages (rues de Chanteranne et du Champ des Roseaux, avenue des Paulines, rue des Salins, rue de la Morée), le terroir (rues de Billom, Blanzat, Pérignat, impasse du Béal, impasse Champetières), d’anciens domaines (chemin de la Mouchette, rue de Champfleuri, rue du Château des Vergnes, rue de Bien-Assis, rue de la Grande Combaude) ou des lieux dits (rues Montplaisir, de Champratel, de la Liève, de Bourdon, de la Fontcimagne, de Gravouse, ou la Part-Dieu).

D’autres dénominations concernent d’anciens édifices en majeure partie disparus (rue du Moulin, impasse du Monastère, rue du Tournet, rue de la Tour Monnaie, rue des Trois Raisins). Enfin, du Moyen Ȃge ou de l’Ancien Régime, nous gardons la trace d’activités économiques (rue de la Boucherie, place du Changil, place du Mazet, rue de la Tannerie), religieuses (rue de l’Oradou, rue de l’Oratoire), judiciaires (place de la Rodade : lieu d’exécution par le supplice de la roue), mais aussi le souvenir de communautés religieuses comme les Juifs (rue du Faubourg des Juifs, rue de Fontgiève, rue de Montjuzet).

N’oublions pas non plus des rues identifiant des valeurs jugées fondamentales pour l’ouvrier et mises en exergue par le paternalisme de l’entreprise Michelin dans le quartier de la Plaine (rues du Courage, de la Confiance, de la Vaillance, de la Volonté, de la Bonté, de la Charité, du Devoir, de l’Espérance et de la Foi).


  • En hommage…

            Les noms de rue, comme le montre l’exemple clermontois, sont aussi l’occasion de rendre hommage à des familles ayant joué un rôle actif dans l’histoire de la ville (rue Bonnabaud), mais aussi d’anciens intendants d’Auvergne (rue Antoine d’Ormesson, rue de la Michodière, rue Rossignol, rue Ballainvilliers), des maires (cours Sablon, rue Antoine Blatin, rue Philippe Marcombes), des industriels, des artistes (rue Onslow), des professeurs (rues Lepetit, Lemaigre, Lecoq, Glangeaud, Gondard, Audollent) et des érudits (rue Paul Leblanc), des avocats (rues Hugues, Saint-Rames)… Plus généralement, on met en valeur des personnalités locales (rue Blaise Pascal, rue et place Antoine-Léonard Thomas, rue Jean-Antoine Dumaniant, rue Grégoire de Tours). 

La volonté d’honorer des personnalités locales transcende les époques. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, diverses municipalités du département font ces choix et s’en justifient. Ainsi, le 18 juillet 1944, la ville de Clermont-Ferrand décide de consacrer une rue à l’industriel clermontois Raymond Bergougnan.


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Extrait du Registre des Délibérations du Conseil Municipal de la ville de Clermont-Ferrand, 18 juillet 1944. 178 W 54


On met en avant le « bon patron » qui a fait régner dans ses établissements une « atmosphère familiale » grâce à sa « bonté paternelle » et ses « œuvres sociales », et qui a développé et fait progresser l’activité caoutchoutière. On souligne également son investissement actif et prolongé dans la gestion administrative (25 ans en tant que conseiller municipal) et dans l’urbanisme de Clermont-Ferrand (ouverture de voies nouvelles). « Toutes ces raisons, écrit le maire Pochet-Lagaye, nous commandent de donner son nom à une voie importante, située autant que possible à proximité de ses usines. Plutôt qu’à la rue Fontgiève (il faut conserver nos vieux noms de quartiers et terroirs) je vous propose de donner le nom de Raymond Bergougnan à l’actuelle avenue du Puy-de-Dôme ».

D’autres industriels ont une rue ou une avenue à leur nom à Clermont–Ferrand : Edouard Michelin (gérant de la manufacture de 1889 à 1940), Aristide Barbier et Edouard Daubrée (industrie du caoutchouc), Jean-Baptiste Torrilhon (vêtements imperméables, bandages, pneumatiques), Etienne Thévenot et Pierre-Emile Thibaud (vitrail et peinture sur verre), Pierre Boulanger (direction de Michelin et Citroën).


Ce ne sont pas toujours des personnalités influentes, riches et/ou issues de la bourgeoisie qui sont mises à l’honneur. Un exemple nous est fourni par le maire Gabriel Montpied, lorsqu’il décide le 18 juin 1946 de changer le nom de route de Gerzat en rue François Taravant. Au-delà d’une confusion locale sur Montferrand entre la route et la rue de Gerzat, le maire a voulu honorer la mémoire du « premier élu ouvrier et premier adjoint socialiste de la section ». Ce cheminot syndicaliste considéré « comme un pionnier des idées de justice sociale », avait été révoqué lors des grèves de 1920.

François Taravant (1870-1928), tête de liste socialiste en 1925, fut désigné comme adjoint spécial du maire Philippe Marcombes et c’est « sous son impulsion que furent entrepris les premiers travaux d’assainissement et d’embellissement de Montferrand ». La décision du conseil municipal est rectifiée le 14 octobre 1947. C’est ainsi à une partie de la rue des Fossés sous le Séminaire qu’est donné le nom François Taravant.

L’investissement dans la communauté n’est pas seulement politique. Ainsi, le 11 août 1942, le conseil municipal de Mozac transforme la rue du Nord, « devenue rue d’accès au terrain de sports », en rue Louis Sanitas. Ce choix est guidé par la volonté de récompenser un instituteur qui, « pendant 25 ans à Mozac, a élevé de nombreuses générations vivant actuellement dans la commune. Il est l’objet de la vénération générale. (…) La Municipalité a tenu à rendre hommage à la mémoire d’un des meilleurs éducateurs de la commune ».


  • Des choix pragmatiques …

Le phénomène d’étalement urbain, à l’origine de l’agglomération clermontoise, met en contact direct des villes autrefois séparées et crée une connexion par des axes urbains communs. Mais le partage d’une même rue peut entrainer des erreurs dans la distribution du courrier. C’est pour cette raison que le 29 janvier 1949, le conseil municipal de Beaumont décide « d’appeler la rue de Rabanesse, rue Alexandre Varenne, la rue de Rabanesse étant à cheval sur Clermont et Beaumont ».

Parfois, ce sont des toponymies identiques, au sein d’une même localité, qui peuvent créer la confusion. La coexistence au sein du territoire urbain d’une Rue des Plats et d’une Allée des Plats (Cité Michelin de Lachaux) amena la municipalité de Clermont-Ferrand en 1938 à demander à l’entreprise Michelin de modifier le nom de sa voie privée. Face au refus de cette dernière, la Ville transforme la Rue des Plats en Rue des Plats d’Aubière. Mais le 26 mars 1946, le conseil municipal de Clermont-Ferrand soulève le problème de sa longueur puisqu’elle « traverse le plateau Saint-Jacques partant presque des Neufs Soleils pour aboutir à Rabanesse ». Il est donc décidé de fractionner cet axe « en un point où elle change nettement de caractère à l’angle de la rue Albert Mallet et de donner le nom de Rue Desdevises du Dezert à la partie descendant sur la rue Etienne Dollet ; partie nettement en dehors du terroir des Plats. Comme de là on découvre un beau panorama sur Clermont et les Puys, ce serait un hommage heureux à un homme qui a aimé notre ville et contribué à en faire connaître les beautés ». L’homme en question est Georges Desdevises du Dezert (1854-1942), professeur et doyen à la Faculté des Lettres de Clermont, auteur de nombreux ouvrages d’histoire et d’archéologie.


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Extrait du Registre des Délibérations du Conseil Municipal de la ville de Clermont-Ferrand, 26 mars 1946. 178 W 54


Les changements de noms de rue sont parfois sollicités par les habitants qui estiment le nom d’origine dégradant ou peu valorisant pour leur quartier. Ainsi, une pétition de 1938 amène la transformation du chemin du Crapaud noir en rue des Côtes Fleuries dans le quartier de Chanturgue.


La commémoration urbaine : la guerre, la victoire


  • Célébrer la victoire …

L’espace public se trouve souvent investi par de nouveaux noms de rue au sortir des guerres. La défaite face à la Prusse en 1870 avait ainsi amené la municipalité de Clermont-Ferrand, dans un contexte de défaite, à maintenir un lien politique et revendicatif avec les provinces perdues, d’où les rues d’Alsace, de Colmar, de Metz et de Strasbourg. On peut également rajouter la rue de Châteaudun : la ville, attaquée par les Prussiens en octobre 1870, fut défendue par l’armée de la Loire, dans laquelle figuraient beaucoup d’Auvergnats.

Les deux guerres mondiales qui ont suivi ont également entrainé une modification de la nomenclature urbaine. D’autant que cette fois, le contexte était tout autre : victoire militaire dans un cas, libération dans l’autre. La Grande Guerre a donné à Clermont-Ferrand sa rue du 11 novembre (ancienne rue Neuve) et sa place de la Victoire (ancienne place Neuve) ; la Seconde Guerre mondiale, l’avenue de la Libération, en souvenir de la libération de la ville le 27 août 1944 et pour gommer son nom transitoire lié au Maréchal Pétain.


  • Rendre hommage aux Alliés …

La fin de la guerre est aussi l’occasion de rendre hommage aux alliés de la France, dont le rôle a pu être important ou décisif au cours du conflit. De nouvelles dénominations sont ainsi fixées par la municipalité de Clermont-Ferrand à la fin de la Grande Guerre. L’avenue Croix-Morel et celle de l’Esplanade, toutes deux connectées à la gare, sont alors respectivement dédiées à la Grande-Bretagne et à l’Italie. Dans le même esprit, la rue des Hospices devient rue de Serbie. Enfin, les rues de l’Écu et de Saint-Louis sont remplacées par l’avenue des États-Unis.


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Défilé de soldats américains, avenue des États-Unis, vraisemblablement à l’occasion de l’inauguration de celle-ci en 1919. 507 Fi 5242. Photothèque63


Cette mesure s’accompagne aussi d’une réflexion très symbolique. Car la nouvelle avenue consacrée aux héros américains débouche sur la place de Jaude, où trônent les monuments de Vercingétorix et de Desaix, héros patriotiques locaux. D’autres villes du département ont aussi mis les États-Unis à l’honneur comme Thiers (ex-avenue Guyot-Dessaigne).

La volonté de commémorer l’effort de guerre allié se retrouve après la Seconde Guerre mondiale (ex : Boulevard Churchill). Le Conseil municipal de Clermont-Ferrand récompense ainsi les États-Unis et l’U.R.S.S. Deux nouveaux noms de rue apparaissent : l’avenue Franklin Roosevelt et l’avenue de l’Union Soviétique. La séance du 18 mai 1945 prévoit de donner le nom de Franklin Roosevelt à l’avenue des États-Unis.


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Extrait du Registre des Délibérations du Conseil Municipal de la ville de Clermont-Ferrand, 18 mai 1945. 178 W 54


Cette idée est justifiée de la façon suivante :

« L’existence dans notre Ville d’une « Avenue des États-Unis » ne nous semble pas suffisante pour reconnaitre notre dette morale envers la grande nation américaine qui, deux fois en 25 ans, est venue au secours de la France en grand danger. (…) C’est lui qui, en effet, dès les premiers jours de la guerre a fait de son pays « l’arsenal des démocraties » ; puis qui, par un effort incessant sur l’opinion publique, l’a convaincue de la nécessité de prendre à la guerre une part directe ; et enfin à jeter dans le combat toutes les ressources matérielles et humaines de l’État le plus riche de la Terre, jusqu’à la « capitulation sans conditions de l’ennemi ». Aucun autre homme, sans doute, n’a eu, personnellement, une action aussi forte sur les destinées du monde, et, par là, sur la vie et l’indépendance de la France ».

Mais cette mesure est remaniée lors de la réunion du 13 juin en raison de protestations. Il est donc décidé de débaptiser l’avenue de l’Observatoire au profit au président américain « pour témoigner de la gratitude que tous les Français ont vouée au grand président défunt ». C’est aussi le 13 juin 1945 que l’on donne pour nom à l’avenue du Château-Rouge celui d’Union Soviétique « en hommage à l’héroïque peuple ami qui par des sacrifices inouïs a puissamment contribué à la victoire commune ».


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Extrait du Registre des Délibérations du Conseil Municipal de la ville de Clermont-Ferrand, 13 juin 1945. 178 W 54


  • « Aux Grands Hommes, la patrie reconnaissante » …

Au-delà des États, les hommes sont aussi célébrés, qu’ils soient considérés comme des héros ou des martyrs. De la Grande Guerre, on garde la rue Georges Clemenceau (ex rue de l’Hôtel-Dieu), la rue Maréchal Foch (ex rue Nouvelle de Jaude) ou encore la rue Maréchal Joffre (ex rue Halle au Blé). Il en va de même pour l’avenue Albert et Elisabeth, roi et reine de Belgique, opposés au passage des Allemands en 1914. Les aviateurs sont à l’honneur à travers la rue Guynemer, as de l’Escadrille des Cigognes, abattu en 1917, ainsi que les rues Henry Andraud, Didier Daurat, Eugène Gilbert et Gilbert Roddier. Ajoutons à cette liste l’existence d’une rue T.W. Wilson, ancien président américain et d’une rue Maurice Sarrail, commandant sur la Marne en 1914 puis des forces françaises d’Orient entre 1915-1917.


La Seconde Guerre mondiale est, sans nul doute, celle qui a donné lieu aux plus grandes modifications de noms de rue. En effet, il a été décidé d’honorer les résistants et les déportés politiques, en particulier entre 1945 et 1947.

 

On peut dresser un panorama thématique de ces changements à Clermont-Ferrand :

THÈMES

NOMS DES RUES, AVENUES OU BOULEVARDS

Le chef de la France libre et les dirigeants de la Résistance

De Gaulle ; Jean Moulin ; Jacques Bingen, délégué de De Gaulle, se suicida en 1944 ; Jean Craplet (alias Duret), organisa le maquis de Haute-Corrèze, membre de l’Armée Secrète

Les militaires

Général Leclerc ; De Lattre de Tassigny ; Philippe Leclerc

 

 

Les résistants tués au combat

Raymond Aurousset (alias Frédo), F.T.P, tué à Sarpoil en 1943 ; André Bal (alias Filochard), mort à Chaméane, 1944 ; Eugène Laudouze, groupe Combat, mort en 1945 ; Camille Madrange, F.F.I, mort à Brive (1944) ; Léon Malfreyt mort au plateau de Chomette (1944) ; Joseph Portefaix (alias Fernand), tué à Ruines (1944) ; Louis Riberolles, mort au Mont-Mouchet (1944) ; Ernest et André Rouyet (dits Pedro et Pablo), abattus en 1944 ; Etienne et Georges Sauvestre (alias Pompom et Bicot), tués en 1944

Square de la Jeune Résistance (en l’honneur d’André Clermontel, André Malpeyre, Jocelyn Giraudon, membres des FFI, morts au Mont Mouchet en 1944 à l’âge de 16 ans)

 

 

 

Les résistants déportés

François Courtois, mort à Mauthausen en mars 1944 ; Emilienne Goumy, morte au camp d’Altengradow (1945) ; Roger Humbert, mort en 1945 ; Rémy Jamet, F.T.P.F, chef de renseignements dans la zone de Vichy, mort à Melk (1944) ; Robert Marchadier, déporté à Dachau et rapatrié ; Jean Maupoint, déporté à Dora en 1943 ; Félix Mézard, F.T.P.F, mort à Buchenwald (1944) ; Georges Orliac, réseau Mithridate, mort à Mauthausen (1945) ; André et Martin Pougheon : le fils, André, F.T.P.F, mourut à Dachau (1945) ; le père, Martin, F.T.P.F,  mourut torturé à Chamalières (1944) ; Jean Rochon (alias Berger ou Chevrier), fondateur du mouvement Libération, mort à Ellrich (1944) ; Pierre Servoir, F.T.P.F, mort à Dachau (1944) ; Henri Simonnet, déporté en 1943, rapatrié en 1945 ; (Impasse du stade ) Marcel Michelin, mort à Ohrdruf (1945) ; Jean-Baptiste Toury, mort en 1944 ; Trois Résistants : trois F.T.P.F torturés : Pierre et Georges Duchateau morts dans le train de la déportation (1944) et Roger Marquis mort à Neuengamme (1945) ; Alfred Vauris, mort à Neuengamme (1945)

 

Les résistants torturés

Claude Baccot, Groupe Cristal, torturé par la milice (mort en 1944) ; Nestor Perret, groupe Combat, responsable du M.U.R, mort en 1943 ; Henry Tourette, mort en 1944 ; Charles Vernière, Groupe Cristal, mort en 1944

 

 

 

Les résistants exécutés

Alexandre et Fernand Claverie exécutés à la maison centrale de Riom en février 1944 ; Marcel Cousserand (alias Coucou) fusillé et brûlé par la Gestapo et la milice à Claveix en mars 1944 ; Louis Dabert (alias Jean-Pierre), assassiné à Orcines (1944) ; Marx Dormoy, assassiné par la milice en 1943 à Montélimar ; Léon Garmy (alias Noël), créateur de la Résistance Fer, torturé et fusillé par la Gestapo (1944) ; William Hochard (alias William), membre du Corps franc des Truands, tué à Saint-Bonnet (1944) ; Robert Lemoy (alias Hipolyte), F.T.P.F, exécuté à Cébazat (1944) ; Marinette Menut torturée et fusillée par la Gestapo en 1944 ; Robert Montbobier exécuté près de Saint-Amant-Roche-Savine (1944) ; Robert Noël, capitaine FFI / FTP, torturé et assassiné par la Gestapo (1944) ; Trois Patriotes : Roger Astier, André Delorme, Marcel Traiche (Groupe Cristal) assassinés en 1944 ; Michel Védrine, fusillé par la Milice en 1944

 

Autres résistants

Robert Huguet (colonel Prince), participa aux combats du Mont Mouchet ; Roger Lazard (alias François), fondateur du mouvement des Ardents (1940), 1er maquis d’Auvergne à Ceyssat ; Charles Rauzier (commandant Tranchet), responsable du mouvement des Ardents ; Louis Rosier (alias Cheminant) résistant du 1er Corps franc d’Auvergne ; Alexandre Varenne, fondateur du mouvement Ali

 

Des victimes du fascisme

Victor Basch (Ligue des Droits de l’Homme) assassiné avec sa femme par la milice de Vichy ; Paul Collomp (Université de Strasbourg) assassiné en novembre 1943

 

Les militants communistes

Louis Cuoq, mort en 1945 ; Gabriel Péri, membre du comité central du PCF, député, fusillé en 1941 ; Pierre Semard, militant CGT et cheminot, fusillé en 1942

 

Les combats de la résistance / faits de guerre

Mont-Mouchet ; Narvik ; Torpilleur Sirocco (torpillé par les Allemands en 1940)

 

Divers

Place de la France libre ; Sous-marin Casabianca (1931-1952)


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Plaque de rue « Rue Serge Brousse », résistant fusillé en 1944 à 17 ans. Aydat, lieu-dit Rouillat-Bas. 632 Fi 2352. Photothèque63

Cette prégnance de la Seconde Guerre mondiale dans les noms de rue se vérifie dans bon nombre d’autres communes du département :

-          Thiers : rue Joubert (persécuté par les nazis)

-          La Bourboule : place P. Boissier (déporté politique à Dachau), rue des Frères Rozier (assassinés par la Gestapo en 1944). Notons aussi au passage que la municipalité salue la refondation de l’État par une place de la République et une avenue de la Liberté en 1944.

-          Lezoux : rue Jean Rimbert (jeune résistant)

-          Le Mont-Dore : rues Dabert et Sauvagnat, deux patriotes fusillés ; rue du capitaine Chazotte (combattant des deux guerres)

-          Aydat, lieu-dit Rouillat-Bas : rue Serge Brousse, résistant fusillé en 1944 à l’âge de 17 ans.

Les choix des mairies de rendre hommage aux héros de la Résistance ne rencontrent pas toujours validation de la part de la Préfecture. Le 29 décembre 1946, la mairie d’Ambert souhaite donner le nom d’avenue des Martyrs de la Résistance (avec indication des noms des victimes) à l’avenue des Tuileries et celui d’avenue des Héros des Deux Guerres à l’avenue de Lyon. Or, cette proposition est invalidée le 10 mars 1947 par la Commission départementale des Sites, Perspectives et Paysages, de la Préfecture. Elle estime « qu’il ne convient pas de multiplier outre mesure les initiatives de ce genre déjà très nombreuses » et « qu’il est regrettable notamment au point de vue touristique, de faire disparaitre certains noms de rue généralement connus ou particulièrement évocateurs de souvenirs historiques locaux dignes d’intérêts ».


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Extrait du registre des Délibérations du Conseil Municipal d’Ambert, 29 décembre 1946. 178 W 54


Cette situation de refus se produit également à Clermont-Ferrand en janvier 1947. La Commission précitée utilise les mêmes arguments pour rejeter la demande du Conseil municipal d’octobre et décembre 1946, de nommer « rond-point des Deux Patriotes » le carrefour des Trois Coquins et « Léon Malfreyt » le boulevard de la Pyramide.

Ainsi, la mémoire, tant heureuse que malheureuse des conflits, reste fortement associée aux noms de rue. Une mémoire aussi bien locale que nationale à laquelle le passant d’aujourd’hui, conscient ou non de cette histoire, est confronté au quotidien.


Les noms de rue, vecteurs idéologiques. L’exemple de la France de Vichy


Le maréchalisme, qui se traduit par un culte de la personnalité voué à Pétain (portraits, chansons…), trouve son expression également dans les noms de rue. L’idéologie vichyste fait irruption dans les municipalités au lendemain de la Débâcle de 1940. Quelques-unes d’entre elles, essentiellement du monde rural, décident d’honorer le maréchal Pétain :

-          Thiers, le 24 décembre 1940, transforme la rue Terrasse en avenue Maréchal Pétain

-          Riom, le 28 décembre 1940, fait du boulevard de la Liberté, le boulevard Maréchal Pétain

-          Saint-Germain-l’Herm, le 8 février 1941, transforme la place de la Rodade en place Philippe Pétain

-          Puy-Guillaume, le 20 juillet 1941, donne à la route N°106 qui traverse le bourg (à la partie s’étendant du carrefour de la route de Châteldon à l’entrée des cités), le nom d’avenue Philippe Pétain

-          Courpière, en août 1941, dédie  l’une de ses places à Pétain.

La décision de célébrer le maréchal Pétain est toutefois réglementée et filtrée par le régime de Vichy et nécessite une autorisation personnelle du chef de l’État français. Dans une lettre de l’Amiral Darlan, Ministre Secrétaire d’État à l’Intérieur, adressée aux préfets le 31 mars 1941, il est stipulé que le maréchal Pétain souhaite en effet « que les assemblées municipales n’attribuent plus son nom, à titre d’hommage public, à une place ou à une rue de leur commune », au risque de faire disparaitre « le nom d’hommes qui ont pu, à titres divers, illustrer leur petite patrie ». En principe, le nom du chef de l’État est susceptible d’être donné à des rues ou places récemment créées.


Par ailleurs, des noms de rue sont identifiés comme indésirables par le régime de Vichy, en raison de leur référence idéologique à la IIIe République ou à la « IIIe Internationale ». Un courrier du préfet du Puy-de-Dôme, du 26 octobre 1940, constate que « certaines dénominations de rues et édifices publics étaient toujours utilisées dans de nombreuses villes, en dépit des instructions qui ont été données lors de la dissolution du parti communiste et qui avaient pour but de faire disparaitre  les marques extérieures de l’influence de la IIIe Internationale ». Le préfet juge par ailleurs « inconvenant et paradoxal que cette manière d’hommage public continue à être rendu à la mémoire de ceux qui, par leurs erreurs ou leurs fautes, ont contribué à précipiter notre patrie dans la ruine ». Ce courrier renforce une autre lettre du 22 mars 1940, insistant sur le fait qu’il importe « dans les circonstances actuelles, qu’aucune appellation de voies ou d’édifices publics n’évoque plus ni les hommes, ni les faits, ni les idées de la IIIe Internationale ».

Ces dispositions trouvent leur application. Ainsi, le maire de Thiers, le 28 octobre 1940, signale au préfet l’existence d’une rue Docteur Zamenhof, créateur de l’espéranto, et d’une rue Roger Salengro et s’interroge sur le maintien de ces dénominations. Le préfet, dans un courrier du 7 décembre 1940, adressé au sous-préfet, demande qu’on débaptise la rue Salengro et propose en remplacement le nom du maréchal Pétain ; quant à la rue Zamenhof, il s’interroge sur la nécessité de maintenir ce nom en raison de l’intérêt porté par la IIIe Internationale aux associations espérantistes. La ville de Thiers prend acte le 30 juin 1941 : la rue Salengro devient rue Saint-Roch et la rue Zamenhof, rue Point du Jour.


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Courrier du préfet du Puy-de-Dôme à Monsieur le sous-préfet de Thiers, 7 décembre 1940. 902 W 232


Une situation assez identique survient à Clermont-Ferrand à la fin de l’année 1940. Afin de « mettre en harmonie avec l’idéal français, les dénominations des rues » de la ville, le maire envoie au préfet le répertoire alphabétique des noms de rue, à charge pour ce dernier de lui communiquer les noms devant être supprimés. Cette liste qui est conservée, est émaillée, sur certaines pages, de petites croix rouges. Sont mis en évidence les noms de : Emile Combes, (avenue de) Grande-Bretagne, Jean Jaurès, Jules Guesde, (avenue de) Locarno, Pierre-Joseph Proudhon et Caroline Séverine.


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Liste des rues dont le nom est à modifier, décembre 1940. 902 W 232.


Une lettre du préfet, adressée au maire de Clermont-Ferrand le 28 décembre 1940, fait part de son mécontentement à ce dernier : « Il existe dans votre ville un certain nombre de rues dont les dénominations constituent un hommage à ceux qui, par leurs erreurs ou leurs fautes, ont contribué à précipiter notre patrie dans la ruine. Est-il très opportun, à l’heure présente, d’avoir une rue Emile Combes, une autre Jules Guesde, un Boulevard Jean Jaurès ? (…) Il y a assez de gloires incontestées en France pour (…) donner un nouveau nom à ces voies publiques ».


Conclusion


Les noms de rue ne sont en rien définitifs. Enjeux de la mémoire, enjeux politiques, ils prennent un sens différent au gré des époques et des régimes. Citons, pour terminer, l’exemple de la rue Terrasse, à Thiers, qui illustre tout à fait notre propos. Transformée durant la guerre en avenue Maréchal Pétain, elle est à nouveau objet de réflexion à la Libération : l’avenue Pétain est ainsi supprimée, laissant la place aux rues Docteur Camille Joubert (« partant de la maison qu’il habitait à l’avenue des États-Unis, au-dessous de l’établissement des Bains douches ») et Terrasse du Rempart (« de la Place de l’Hôtel de Ville à la Maison précédant celle du Dr. Joubert »). Le choix qui est fait du Dr Joubert s’explique par le fait qu’il est « un des pionniers du socialisme à Thiers ». Cet adjoint au maire « a été persécuté lui et sa famille par les nazis et leurs complices. Il est décédé en exil (…). Restera en mémoire, le souvenir d’un homme de bien, courageux et fidèle à ses opinions et à son idéal ».


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Extrait du Registre des Délibérations du Conseil Municipal de Thiers, 10 septembre 1944. 178 W54


Ainsi, la question des noms de rue est loin d’être un sujet anodin pour les pouvoirs en place comme pour les citoyens. De réels enjeux sont liés à une problématique qui doit être la plus consensuelle que possible. La symbolique de la dénomination d’une rue ou d’une place liée à un homme ou à une femme, un pays, un régime politique, etc. donne souvent lieu à des débats, voire des tensions, et participe à l’identité d’un territoire. Au fil des années, les héros d’hier peuvent être perçus différemment selon les événements, les mentalités collectives, le cours de l’histoire, … et devenir des personnalités plus critiquables. En outre, selon les époques, les attentes changent et l’on ne commémore plus les mêmes faits historiques, ni les mêmes individualités ni les mêmes références.




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