La querelle scolaire

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Affaires particulières, dossier Chamalières. Lettre de G. Chaussat, cultivateur-viticulteur de Chamalières, au Président du Conseil Emile Combes, 31 décembre 1903. 2 V 38.

Cette lettre adressée par un cultivateur chamaliérois au Président du Conseil Emile Combes (document 1), très imprégnée de culture républicaine, rappelle combien la laïcité est indissociable du projet républicain et en quoi l’instruction publique en est l’une des expressions les plus fortes. En effet,les Républicains enracinent leur régime difficilement conquis (1870-1879), par le biais de l’école laïque visant à faire des Français des Républicains. La laïcisation de l’école doit permettre de libérer les consciences de l’emprise de l’Église et de consolider la République en formant des citoyens. L’enseignement est donc réorganisé dans ce sens par les Républicains, notamment sous l’action conjuguée des ministres de l’Instruction publique Jules Ferry (février 1879 – novembre 1881 ; janvier-août 1882 ; février-novembre 1883), Paul Bert (novembre 1881 – janvier 1882) et René Goblet (avril 1885-décembre 1886) ainsi que du député Camille Sée (initiateur de la loi instituant les lycées de jeunes filles, 1880) :

-          Mise en place d’une école élémentaire gratuite, laïque et obligatoire pour les enfants des deux sexes jusqu’à 13 ans[1] (lois Ferry 1881-1882) ; ouverture de l’enseignement secondaire public aux filles (1880). 

 -          Le personnel enseignant (« les hussards noirs de la République ») destiné aux écoles publiques est formé dans des écoles normales départementales (1879-1880) et doit être exclusivement laïc (loi Goblet, 30 octobre 1886). Les écoles normales de garçons avaient été rendues obligatoires par la loi Guizot (28 juin 1833) – il en existait quelques-unes antérieurement -, mais aucune sanction n’avait été prévue contre les départements n’appliquant pas cette disposition de la loi. En 1879, il existait 79 écoles normales de garçons et 19 écoles normales de filles. La loi du 9 avril 1879 obligea chaque département à se doter d’une école normale de garçons et d’une de filles. Mais, comme le précisa le rapporteur de la proposition de loi déposée par Paul Bert, ce texte avait « principalement pour objet la création d’écoles normales de filles » puisque celles de garçons existaient dans la grande majorité des départements. Quant aux congrégations religieuses, elles sont définitivement exclues de l’enseignement, non seulement public mais aussi privé, par la loi du 7 juillet 1904 qui leur accorde un délai de dix ans.

-          Maintien d’une école libre, parallèle à l’école publique, dont l’enseignement est assuré par des religieux ou des laïcs, puis par des laïcs seuls (après 1904), sous l’autorité des évêques.

 Les querelles liées à la laïcisation de l’école se cristallisent autour de quelques thématiques :



[1] Cependant, jusqu’en 1892, les enfants peuvent travailler à partir de 12 ans. Il y a donc un hiatus entre la législation de l’Instruction publique et celle sur le travail.


 

 

  •  Le refus de concevoir une école sans Dieu 

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Affaires particulières, dossier Menat « Un enfant qui arrivera », par Lemot Extrait du journal Le Pèlerin, n° 1349, 9 novembre 1902, dernière page. 2 V 39.

L’école laïque, qui délivre une éducation sans Dieu, est condamnée par le clergé catholique (documents 2, 3, 4) : elle est incapable de former correctement les consciences et les citoyens et elle est associée à l’immoralité, l’irresponsabilité, l’indiscipline et la malhonnêteté. Quant à l’instituteur, il passe pour un « athée » et un « franc-maçon ». 

Aux yeux des représentants du clergé, c’est tout l’avenir de la nation qui est en jeu : la laïcité, perçue comme une entreprise de déchristianisation de la France, la met en péril. La stigmatisation des dangers de l’école publique permet aux desservants, lors de leurs sermons, de faire pression sur leurs paroissiens, voire de créer un véritable chantage aux sacrements : mettre ses enfants dans l’école communale ruine toute perspective de Salut. Certains curés et desservants vont jusqu’à refuser d’entendre en confession et d’admettre à la première communion les élèves des écoles laïques, et même leurs parents.

 



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Affaires particulières dossier Besse. Lettre de J. Décombe, instituteur public de Besse à l’Inspecteur d’Académie, Besse, 28 octobre 1884. 2 V 38.

 

 


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Fascicule Causeries du dimanche « Sans religion, point de famille ». 95 FI 6.


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Affaires particulières, dossier Anzat-le-Luguet. Lettre de l’Inspecteur d’Académie au préfet du Puy-de-Dôme, Clermont-Fd, février 1884. 2 V 37.


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  •  La question des manuels scolaires

 

Les manuels scolaires sont un objet de conflit et l’Église publie une liste d’ouvrages interdits. En février 1884, l’Inspecteur d’Académie du Puy-de-Dôme, dans un courrier adressé au Préfet, témoigne des difficultés d’application de la réforme scolaire et évoque l’ordonnance de l’évêque de Clermont-Ferrand, Jean-Pierre Boyer (document 5), du 4 novembre 1883 : « l’Evêque condamne et réprouve le livre de Paul Bert, comme rédigé dans un esprit directement hostile à la religion et à la foi catholique[1]. Il invite les pasteurs à recommander aux parents chrétiens de veiller à ce que ce livre ne soit point remis entre les mains de leurs enfants. (…) Il rappelle aux curés l’obligation qui s’impose à eux de s’enquérir de toute atteinte qui viendrait à être portée à la foi, dans leurs paroisses, en la personne des jeunes enfants obligés de par la loi, à suivre les leçons du maître d’école. Dans le cas où ce dernier sortirait de la prétendue neutralité édictée par la loi, MM. les curés, instruits par les parents, auraient le devoir d’en informer l’Évêque, immédiatement, avec preuve à l’appui ».



[1] Il s’agissait d’un livre d’instruction civique. Ministre de l’instruction publique, Paul Bert fut aussi un savant, versé dans la physiologie générale. Il s’est particulièrement intéressé à la physiologie de la respiration. Il fut aussi professeur au Muséum d’histoire naturelle et à l’École des Hautes Études. On lui doit la publication de divers ouvrages de sciences à destination de l’école primaire.


 

  • Ž L’intégration des filles à l’école publique

 

En 1896, survient un conflit à Avèze, entre le desservant, nommé Chambas, connu de la préfecture pour avoir « montré pendant les dernières élections municipales une vive hostilité contre [les] institutions et ayant fait une propagande active en faveur du parti réactionnaire »[1] et un couple d’instituteurs, les Védrine (document 6). Le desservant gêne en particulier la venue des jeunes filles de l’école publique à la messe du dimanche : « pour les petits garçons il n’y a pas d’inconvénient mais pour les filles ce sera bien difficile, il n’y a pas de place »[2]. Il a déplacé le banc, réservé à ces jeunes filles, dans une chapelle « où il n’y a de place que pour 4 élèves au lieu de 10 qui fréquentent l’école, et où ces élèves sont bousculées par les femmes occupant les chaises dont la chapelle est encombrée, tandis que les religieuses et leurs élèves sont très convenablement installées »[3]. Les jeunes filles « sont insultées et bousculées par les femmes fanatiques qui ne se font pas de scrupule d’employer de gros mots, de jouer des coudes et des genoux sur elles »[4]. La tension perdure et prend une autre forme en avril 1899 lorsque le curé s’oppose à ce qu’un élève de l’école publique, Alfred Brugière, fasse sa première communion « parce qu’il a une sœur qui fréquente l’école laïque »[5]. L’affaire remonte jusqu’au Ministère des Cultes et jusqu’à l’évêché qui décide de déplacer le curé Chambas.

 

 


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Affaires particulières, dossier Avèze. 2 V 37.

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Lettre de l’instituteur J. Védrine à l’Inspecteur d’Académie, Avèze, 22 mars 1896. 2 V 37.


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  •  Le retrait des symboles religieux dans les écoles publiques

 

Les emblèmes religieux, de quelque nature qu'ils soient (crucifix, images, statues), ne doivent pas figurer dans les locaux scolaires. Après avoir rappelé cette interdiction, la circulaire du 9 avril 1903 renouvelle les recommandations faites antérieurement aux préfets, d'une part de veiller à ce qu'aucun emblème religieux ne soit introduit dans les bâtiments neufs et dans ceux où des appropriations nouvelles nécessitent un remaniement des locaux ou le changement du matériel de classe, et, d'autre part, de ne procéder à l'enlèvement desdits emblèmes dans les écoles anciennes qu'avec toute la prudence et le respect désirables, là où l'on ne risque pas de choquer ouvertement le sentiment des populations, et en ayant soin de profiter des époques réglementaires des vacances, afin d'éviter toute agitation et tout scandale.

 

La laïcité à l’école implique également l’absence de symboles religieux dans les salles de classe (crucifix, images, statues). Une circulaire de novembre 1882 prescrit le retrait des signes religieux dans les établissements scolaires[1]. Cette interdiction est renouvelée par une autre circulaire en 1903, puis par une troisième en 1906. La répétition de ces textes démontre que l’enlèvement des emblèmes religieux s’est effectué avec difficulté et lenteur, comme l’illustre bien l’exemple des Martres-sur-Morges (document 7), où l’instituteur et le maire laissent le crucifix en place dans la salle de classe, en dépit des injonctions répétées de l’Inspecteur du primaire. Cette résistance peut s’expliquer par leur volonté de ne pas froisser la population et de ne pas soulever leur hostilité. Divers exemples montrent qu’un instituteur ayant enlevé le crucifix était pris à parti par des parents d’élèves qui venaient eux-mêmes remettre le crucifix en place. Aux Martres-sur-Morges, l’Inspecteur vient lui-même retirer le symbole religieux, qu’il traite avec respect, en le plaçant « dans une bibliothèque vitrée », tout en commentant son geste avec une certaineironie (« vous voyez, je ne lui ai pas fait de mal à votre bon Dieu »). On notera, au passage, le maintien du crucifix dans l’école de filles : « Le crucifix n’est pas encore enlevé de l’école des filles en raison pense-t-on de l’émotion provoquée par le premier enlèvement ».


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Affaires particulières, dossier Martres-sur-Morge, Procès-verbal dressé par le commissaire spécial de police sur les chemins de fer... 2 V 39.

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...Jean-Michel Clément, 6 janvier 1905, à propos des propos violents tenus en chaire par le desservant des Martres-sur-Morge, Jean Sarliève. 2 V 39.


 


[1] Prudente, elle préconisait le retrait des symboles religieux pendant les vacances ou à l’occasion de travaux dans les salles.




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