Le chanoine Lestrade et l’affaire Chapelant

Dossier réalisé par Corinne Dalle


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Chanoine Claude Lestrade, 1 J 1907.


Né en 1872 à Volvic, Claude Lestrade se destine à la prêtrise. Après des études au Grand séminaire de Montferrand où il reçoit l’ordination en 1895, il est reçu docteur en théologie en 1896 à Paris. Il revient à Montferrand en 1899 et enseigne les sciences au séminaire de philosophie.

À l’aube de la Première Guerre mondiale, il entre au séminaire de Richelieu à Chamalières.

Pourtant exempté en 1895 lors de son appel sous les drapeaux (système de conscription par tirage au sort), dès la déclaration de guerre, Claude Lestrade, alors âgé de 42 ans, est mobilisé. Le 3 août 1914, il entre au Groupe divisionnaire des brancardiers (25e division), comme aumônier militaire, et demeure 4 ans au front.

Le parcours du chanoine est plus connu au travers d’un destin tragique : celui de Jean-Julien-Marius Chapelant. Ce jeune homme, né en 1891 à Ampuis dans le Rhône, est accusé de capitulation en rase campagne et est fusillé pour l’exemple le 11 octobre 1914 à dans la Somme après avoir reçu les derniers sacrements de l’abbé Lestrade 


Les papiers de Claude Lestrade permettent d’éclairer cette affaire. Ses archives personnelles conservées aux Archives départementales sont essentiellement constituées de journaux personnels, de copies de correspondances et de photographies. Dans ses archives, l’abbé a conservé soigneusement des articles de journaux, postérieurs à la guerre, relatant l’affaire Chapelant.

En effet, le combat pour la réhabilitation de Chapelant, entrepris par son père (qui n’avait qu’un fils) revient au premier plan dans les années qui suivent la guerre. Plusieurs articles de presse lui sont alors consacrés et la ligue des Droits de l’Homme intervient aussi. Il est en effet l'un des plus célèbres soldats passés par les armes. La première raison est qu'il est l'un des rares officiers à avoir été jugé et exécuté, mais ce sont surtout les circonstances de sa mort qui ont marqué les esprits. En effet, Jean-Julien Chapelant a été exécuté sur son brancard. Son histoire a inspiré Humphrey Cobb pour son roman Les Sentiers de la gloire (1935), adapté par Stanley Kubrick au cinéma en 1957. Sa tombe a été régulièrement fleurie par l'Union des mutilés et anciens combattants, avec une plaque de marbre en hommage à ce "martyr des conseils de guerre".

Au terme d’un long combat judiciaire, la Cour suprême de justice militaire, en juin 1934, maintient la décision de 1914, malgré de nombreux témoignages insistant sur l’innocence du condamné et la brutalité du colonel Didier. Le nom de Jean-Julien-Marius Chapelant figure pourtant sur le monument aux morts de sa ville natale Ampuis. Il a été finalement reconnu « Mort pour la France » en novembre 2012.

On peut ainsi aisément imaginer le poids de cette affaire dans les souvenirs de Claude Lestrade qui a été son confesseur lors des minutes précédant son exécution.


1/ Un parcours d’aumônier :

Dès le début du conflit, les Églises se mobilisent. En effet, le clergé français est soumis aux obligations militaires depuis la fin du XIXsiècle. Ainsi, près de 30 000 religieux, 500 pasteurs, et une centaine de rabbins rejoignent l’armée.


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Article de l’Avenir (20 juin 1915) publié dans Le Pèlerin n°1995. 5 Bib 323.


Les prêtres ayant accompli leur service militaire avant 1905 sont mobilisés dans les services de santé (loi de 1889). A l’image de Claude Lestrade, la moitié du clergé est alors sous les drapeaux. Engagés volontaires ou obéissant à l’appel, ils sont brancardiers et infirmiers dans les postes de secours près du front et dans les hôpitaux de campagne à l'arrière. Notons au passage que les prêtres ayant accompli leur service militaire après 1905 sont envoyés au front comme combattants.


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Registre matricule R 3081, matricule 41 (1892).

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La Dépêche, l’Éclair, 10 juillet 1950 (articles sur le chanoine à l’occasion de sa mort)

Le 1er août 1914, il note dans son journal : « Ce matin, clôture de la première retraite ecclésiastique. Le soir, à cinq heures précises, les cloches de la cathédrale, auxquelles s’unissent celles de toutes les églises proclament la mobilisation. Par cette belle soirée d’été, c’est impressionnant de les entendre de la terrasse de Richelieu. Je vais voir les séminaristes à la caserne du 92ème RI, je leur donne quelques conseils, un petit secours. Il y en a que je vois pour la dernière fois ».

Le 3 août 1914, il écrit : « Ce matin, dans mon action de grâces, je décide que je ferais bien de demander d’aller aumônier militaire »

Durant sa mission d’aumônier militaire, Claude Lestrade se distingue par son courage et son dévouement. Décoré de la Croix de guerre, il est plusieurs fois cité à l’ordre (1914, 1916, 1917, 1918 et 1919), et le 7 avril 1916, il reçoit la Légion d’Honneur. 


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certificat du médecin chef, 25 décembre 1917, 1 J 1907


2/ Un acteur de la guerre, un témoin de la guerre :

Claude Lestrade, en participant activement à l’effort de guerre comme aumônier au front, est non seulement un acteur, mais aussi un témoin du conflit. Ses archives nous laissent un témoignage de la vie des soldats et des préoccupations d’un ecclésiastique dans la tourmente de la guerre. Son journal tenu quotidiennement durant les 4 années de mobilisation permet d’avoir un aperçu de ses journées, faites pour la plupart du temps de messes, de réconfort et sacrements aux blessés, et d’entretiens avec les gradés. Il se sert d’un vélo pour récupérer, blanchir et acheminer les vêtements des soldats.

Un recueil de lettres rassemblées et recopiées figure aussi dans ses archives (toutes ne sont pas de Claude Lestrade). Sa correspondance s’enquiert de la vie à l’arrière, mais témoigne également, comme bon nombre de poilus, du souci de donner des nouvelles de ceux du pays. En effet, il donne aux familles des nouvelles des soldats postés au front, et note scrupuleusement les noms et les adresses des poilus de sa région qu’il rencontre, pour informer leurs familles lors de ses permissions.


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photo en pied médaillé. 1915. 1 J 1907

 

 

 

- Extrait d’une  lettre du 5 août 1914 de Lestrade à sa tante :

 

« Bien chère tante,

Je pars Vendredi prochain comme aumônier militaire de la 25 ème division du 13e corps d’Armée avec le grade et la solde de Capitaine. Vous prierez beaucoup pour que je fasse le plus de bien possible à nos chers soldats. Il faut pour la France en ce moment beaucoup de prières et de sacrifices.»


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Page 1 du carnet de lettres (citation). 1 J 1907


 

 

 

 


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Photo « Poste de la Chalde (Argonne, Meuse). Quelques brancardiers et autres soldats. Au bas 4 soldats américains conducteurs des autos sanitaires. » Mardi 13 novembre 1917. 1 J 1907

Transcription du verso :

« Bien chers parents,

Vous voyez par cette carte que je suis en bonne santé. Rien de nouveau dans notre situation pour le moment, aucun bruit sérieux de départ. Dans le groupe ci-joint en haut à gauche, vous reconnaitrez peut-être une figure de Malauzat, c’est un nommé Mathot, qui est au service des munitions de notre régiment d’artillerie le 36. Il demeure près du poste de secours. Hier (…) j’ai rencontré Alphonse Morel qui m’a donné de vos nouvelles. Tous les Volvicois vont bien. Ameil doit être en permission. J’ai rencontré dernièrement un nommé Cartier, cela doit être le petit-fils de la Cartier de la Bonnière ( ?). Son père et son oncle allaient en classe avec moi. À dieu, je vous embrasse tous. »


 

 


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carnet de 1915. Extraits sur les brancards. 1 J 1907

Certaines notes rajoutées au fil de ses carnets mettent en lumière son état d’esprit ainsi que ses considérations politiques ou philosophiques, bien qu’il demeure extrêmement discret à ce sujet. Par exemple, dans son carnet de 1914, il indique avoir « trouvé parmi les brancardiers (…) un ancien élève (…) qui dit avoir été libre penseur avant la guerre, mais que désormais il sera croyant (…). » L’aumônier mentionne ensuite le cas d’un autre qui se disait « socialiste avant la guerre et maintenant social ».

Il renconte également des soldats blessés allemands et polonais qui lui demandent de les absoudre et de les emmener à l’hôpital, certains réclamant un pasteur évangéliste. Ces notes font essentiellement référence à l’état de la foi des soldats. L’abbé Lestrade insiste beaucoup sur la piété des combattants, les demandes d’absolution, les confessions. Parfois, il note les destructions d’églises, les tombes et fosses communes. Il mentionne même que les tanks qu’il a vus portaient une médaille d’argent de Saint-Michel terrassant le dragon.

Parfois, certains de ses écrits témoignent de son intérêt pour des aspects techniques et pratiques liés à la guerre.



3/ L’affaire Chapelant :

- Les faits :

Début octobre 1914, le 98e régiment d’infanterie (qui fait partie du 13e corps d’armée, 25e division, 50e brigade), commandé par le lieutenant-colonel Didier, occupe une position près du bois des Loges dans la Somme.  Le sous-lieutenant Julien Chapelant commande la 3e section de mitrailleuses, en 1re ligne.

Le 7 octobre, un peu avant cinq heures du matin, un bombardement s’abat intensément sur les tranchées situées au nord du village de Roye, en avant du château des Loges, tenues par la section de mitrailleuses et la 3e compagnie.

Suite à une attaque de l'infanterie sur le village des Loges, l'ennemi est finalement repoussé, sauf devant les tranchées de la 3e compagnie. Vers 10h30 le capitaine Rigault, commandant la compagnie, est tué. Les soldats les plus gradés sont alors le sergent-major Girodias, et le sous-lieutenant Chapelant, seul officier. Malheureusement, les  mitrailleuses sont hors d’usage. Le sous-lieutenant Chapelant ordonne à ses hommes de se défendre avec leurs mousquetons. La situation est des plus confuses puisque Chapelant se retrouve sans possibilité de communiquer avec le reste du régiment, tandis que l’on apprend la nouvelle de la mort de Rigault et que circulent de fausses rumeurs prétendant que le village des Loges est occupé par les Allemands. D’après les dépositions de soldats, Girodias se rend avec ses hommes, et est tué aussitôt d’une balle dans la tête, tandis que Chapelant est blessé au genou. Ainsi, vers 11h, 28 hommes se rendent à l'ennemi. D’autres versions établissent que le sous-lieutenant Chapelant est sorti, seul, de la tranchée pour examiner la situation, et qu’une balle lui a traversé le genou au moment où il s’apprêtait à franchir le talus de la voie ferrée, avant d’être fait prisonnier. En même temps que le lieutenant-colonel Didier apprend la mort du capitaine Rigault, il est aussitôt informé que le sergent-major Girodias s’est rendu, avec ses hommes et le sous-lieutenant Chapelant.


Le capitaine Lemoël part avec sa compagnie, depuis l'arrière, reprendre les possessions perdues par la 3e compagnie. À 13h30, le capitaine Hérail rend compte que la tranchée a été réoccupée sans difficulté et vers 14h, le lieutenant-colonel Didier reçoit le message des Allemands le « sommant de se rendre ». Mais le lieutenant-colonel fait immédiatement bombarder les positions provoquant la fuite de l’ennemi. Le lieutenant-colonel Didier, qui aurait reçu un message lui intimant l’ordre de fusiller les lâches apprend que le sous-lieutenant Chapelant s'avançant depuis les lignes ennemies aurait agité un mouchoir blanc en direction des lignes françaises pour que les défenseurs qui l'occupaient se rendent (faits confirmés par les déclarations de Chapelant). Il reçoit alors une balle française dans le genou et tombe. Le lendemain (8 octobre, à 9h30), le lieutenant-colonel rapporte à ses supérieurs que « le sergent-major Girodias de la 3e compagnie par les exhortations écrites et verbales a entraîné 25 hommes de la 3e compagnie à se rendre à l'ennemi. D'après les dires des 3 hommes qui ont pu s'échapper des lignes allemandes, ce sous-officier aurait été tué hier par des balles françaises. »  Le colonel Pentel demande alors les noms des transfuges et ordonne d'établir une plainte en conseil de guerre 


Mais, le 9 octobre au matin, le sous-lieutenant Chapelant, blessé et épuisé, parvient à se traîner jusqu'aux tranchées françaises après avoir passé 2 jours sans soins entre les lignes. Dans un premier temps, on lui prodigue des soins au poste de secours. Il est évacué ensuite à l'ambulance du Plessier. Didier avise ensuite son supérieur, le colonel Pentel, du retour de Chapelant et demande des instructions. Il fait donc recueillir les déclarations du sous-lieutenant signées et certifiées par lui.

« Le 7 octobre, vers les 12 heures, le sergent-major Girodias était dans la même tranchée que moi. À un moment donné, il a fait passer un papier disant que le village était occupé par les Allemands. Je lui ai fait demander: "En êtes-vous bien sûr ?" Réponse: "C'est ce qu'on me dit de la droite de la tranchée" Je lui ai dit : "Faites un compte-rendu au colonel relatant la mort du capitaine Rigault, le nombre de vos tués et blessés et l'état moral de vos hommes. Le gradé et les hommes qui le porteront s'assureront si le village est occupé". Je ne sais pas si le gradé y est allé. Le sergent-major transmet de nouveau que le village est occupé par les Allemands et que le colonel Allemand demandait à voir le commandant de la tranchée. Alors je lui ai dit: "Faites ce que vous devez faire". Puis toute la compagnie partit vers les lignes allemandes. Mes hommes (mitrailleurs) m'ont dit : "La compagnie se rend". Alors j'ai dit : "Suivons". Nous avions jeté nos armes. Le capitaine allemand qui causait français nous a fait coucher, puis a dit : "Si vos camarades ne se rendent pas, je les fait attaquer par 2 bataillons". Un sergent de la 3e compagnie est allé voir s'il restait encore du monde dans la tranchée évacuée ; je ne sais pas ce qu'il est devenu. À gauche de la voie ferrée et à 50 mètres se trouvait une tranchée française occupée par une dizaine d'hommes ; il fit sortir 2 d'entre nous pour leur faire signe de se rendre. Comme ils ne bougeaient pas, il appela le lieutenant ; je me présentai. Il me dit d'aller vers les 2 hommes et d'agiter le mouchoir, ce que je fis ! À ce moment-là, je fus blessé et je me mis à l'abri derrière la voie ferrée à 50 mètres de la tranchée allemande. Les autres étaient derrière la ligne allemande ; je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Hier matin, 2 hommes valides qui étaient restés sont passés dans les lignes françaises ; ils ne m'ont pas emporté. Les Allemands ont réoccupé leur tranchée dans la journée. Le soir, ils attaquèrent et furent repoussés et, ce matin, j'ai rejoint avec un homme (3e Cie) en me traînant les lignes françaises. Lu et approuvé conforme à mes déclarations textuellement enregistrées.

Signé : J. Chapelant et E.Grapin » (capitaine chargé de recueillir la déposition).


Après certaines tergiversations de la hiérarchie militaire, un conseil de guerre estconstitué dans au château des Loges, où le 10 octobre, Julien Chapelant, défendu par le lieutenant Coulois, est ramené afin que débute l'instruction.

L’acte d’accusation stipule que :

  • - Le sous-lieutenant Chapelant connaissait la mort du capitaine Rigault lorsque circula le 1er papier du sergent-major Girodias et, étant le seul officier, n'a pas pris le commandement de la ligne de feu.
  • - Le sous-lieutenant Chapelant n'a rien fait pour contrebalancer les assertions du sergent-major, ni pour empêcher de circuler des papiers dont la lecture ne pouvait qu'être déprimante pour une troupe dont le moral était déjà affaibli.
  • - Le sous-lieutenant Chapelant s'est rendu à l'ennemi sans aucune pression de la part de cet ennemi, seulement parce qu'il avait vu une vingtaine d'homme de la 3e compagnie, qui agitait des drapeaux blancs au milieu des lignes adverses.
  • - Le sous-lieutenant Chapelant, sans aucune menace de la part de l'ennemi, n'a pas hésité à exhorter les soldats français restés fidèles au poste à se rendre.

Jean Julien Marius est convaincu « d'avoir capitulé en rase campagne en faisant poser les armes à sa troupe et en l'entraînant dans la capitulation, sans avoir au préalable fait ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur ; il est condamné à l'unanimité des voix à la peine de mort avec dégradation militaire. »

Bien que la condamnation doive aussitôt être exécutée, le lieutenant-colonel rechignant à faire fusiller un blessé couché, fait renvoyer Chapelant à l'arrière. Mais, l'ordre du colonel Pentel et du général Demange arrive pour le faire fusiller dès le lendemain (11 octobre), à l'aube.

Chapelant refuse le revolver qu’on lui tend pour se faire justice lui-même. Un groupe d’une trentaine de soldats vient protester contre l'exécution, obligeant alors le lieutenant-colonel Didier à sortir son arme et à les menacer pour les contraindre à rejoindre leurs postes. Chapelant est ensuite confessé par l'abbé Lestrade, qui lui donne la communion. Le brancard est appuyé à un arbre, et Chapelant est fusillé à 9h40. 


- L’abbé Lestrade et l’affaire Chapelant :

Dans son journal, à la date du 11 octobre 1914, Claude Lestrade mentionne le cas de Julien Chapelant.


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Journal de Lestrade 11 octobre 1914. 1 J 1907.


« J’allais me coucher lorsqu’arrive l’ordre d’aller aux Loges pour la 1ère heure car on doit fusiller le lieutenant Chapelant. Je pars immédiatement (…) Je passe à Conchy chercher le Saint-Sacrement. (…) Nous arrivons vers 1h et 1/2, l’ordre d’exécution arrive qq instants après. (..) Il faut attendre, il semble que toutes les pièces ne sont pas prêtes. J’attends donc, je téléphone au général de Brigade, il n’y a rien à faire, ainsi qu’à l’État-major où j’ai passé. Enfin, Chapelant arrive à 9h20. On le dépose sur un brancard, à terre, sous un arbre. Je le vois, lui donne le Saint-Sacrement. Il demande à écrire à sa famille, à voir son défenseur. On lui refuse tout. Il fait son sacrifice pour Dieu et pour la France. On lui prononce la sentence, on lui bande les yeux, on l’attache à son brancard et on le porte au lieu d’exécution dans le champ voisin de la 1ère maison des Loges à gauche. On appuie le brancard contre un arbre desséché et on fait feu … on l’achève d’un coup de revolver à la tempe… Son dernier baiser avait été pour le crucifix !! Je pars, éclatant en sanglots. Je quitte étole et surplis et je pars après avoir béni le corps dans la fosse. »

Quelques jours auparavant, le 7 octobre précisément, l’aumônier a noté que « l’on craint une attaque des Allemands, car hélas, une 40aine des nôtres se sont rendus à l’ennemi et l’on craint qu’il y ait par eux des informations néfastes. C’est l’avis du colonel Didier du 98 que je rencontre avec le drapeau. »

Le 10 octobre, son journal mentionne qu’il a rencontré Chapelant « qui passe au conseil de guerre. »


Le témoignage du brancardier Sabatier fait état, en effet, de l’aumônier, particulièrement ému, pleurant, et qui aurait dit « on vient de fusiller un innocent. » Un lettre du brancardier Coutisson corrobore cette déclaration et mentionne que l’aumônier est intervenu pour obtenir la grâce du condamné. M. Perroudon, avoué à Saint-Étienne, dans une lettre du 15 mars 1920, rapporte une conversation avec Lestrade au cours de laquelle l’abbé lui aurait dit, qu’à ses yeux, « le colonel Didier se serait mal comporté » et qu’il n’avait jamais assisté auparavant à un « aussi pénible spectacle. »


Par ses courriers, le témoignage deClaude Lestrade figure au dossier de la demande de révision du procès de Chapelant. Une lettre figurant dans ses papiers personnels, adressée au général Didier, indique : « je viens de parcourir votre carnet de guerre (…) je ne trouve pas d’inexactitude à votre carnet de route et si je le compare avec le mien, j’y vois l’accord de la vérité. Ainsi, le mercredi 7 ayant appris qu’une attaque avait lieu (…) j’arrivais au bois des Loges vers midi et je me souviens très bien que vous quittiez à ce moment la maisonnette pour vous retirer avec le drapeau (…) Je vous félicitais du succès du combat matinal et vous me répondîtes « oui mais une 40aine des nôtres se sont rendus à l’ennemi. Ils vont l’informer de nos positions, gare à nous. » Vint l’affaire Chapelant qu’évidemment, j’ai toujours regretté et vous aussi. Je le vis vendredi 9 dans la soirée (…) Je le revis le lendemain samedi au poste de secours du 98. C’était après le jugement, il était étendu sur son brancard et écrivait quelques notes. Mes yeux lurent sur son papier ces mots « j’étais affolée… » (…) Le lendemain, je passais à la division pour implorer grâce pour Chapelant, mais je ne pus voir le général Demange. J’arrivais vers 1h1/2 du matin au bois des Loges, je trouvais (…) le commandant Gaube qui fut tout étonné d’apprendre que Chapelant allait être exécuté. (…) Vous étiez couché mon Colonel, dans un abri (…). Mon rôle d’aumônier étant celui d’implorer miséricorde, j’allais vous trouver vers 2h ou 3h du matin. À mes supplications, vous répondîtes que votre conscience vous approuvait (…). J’ajoutai « il est possible que votre conscience vous approuve, mais je crains que la France ne vous approuve pas. » Je téléphonais sur le matin au colonel Pentel, commandant de la Brigade, il me répondit que j’étais dans mon rôle d’implorer miséricorde  (…) mais que je devais laisser la justice suivre son cours. Ne pouvant rien, j’attendais Chapelant qui se prépara à mourir en brave et en véritable chrétien. Vous me permîtes de le voir dehors, sous un  arbre 5 à 10 minutes environ. Il se confessa, reçut le saint-viatique et dit à tous les assistants : « j’ai commis une faute. Je l’expierai. » Et de fait, il montra un courage admirable dans la mort. Je ne pus évidemment retenir mes larmes, même mes sanglots en voyant un Français tomber sous les balles des Français !! » S’ensuit dans la lettre, son opinion (favorable) sur le colonel lui-même (accusé d’alcoolisme) et son comportement lié à l’affaire.


 

 

La déposition de Lestrade par ses courriers, qui par ailleurs ne disculpe pas Chapelant, se retrouve dans la toute la procédure, véritable marathon judiciaire  comme en témoigne par exemple le jugement de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Riom le 6 mars 1923.


 

 

Le propos n’est pas ici de faire la lumière sur « l’affaire Chapelant », mais de montrer à quel point cet événement a pu marquer l’aumônier qui a accompagné le sous-lieutenant avant son exécution. On peut observer notamment qu’il a consigné dans un de ces carnets, qui rassemble les faits marquants de la guerre, « le sacrifice de Chapelan(t), fusillé le 11 octobre au bois des Loges, qui meurt « pour Dieu et pour la France. »

Des coupures de journaux consacrées au procès en révision de Julien Chapelant (Le Progrès 1920 et 1921) et conservées par l’aumônier, montrent son intérêt manifeste pour cette affaire.


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Coupures de journaux. 1 J 1907


 

 

 

 


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Photo « Souvenir de la Toussaint. Boulogne-la-Grasse. 7 novembre 1914. 1 J 1907


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Photo de remise de décoration. 1 J 1907


 

En savoir plus :

- sur le rôle du clergé durant la guerre

Exposition en ligne :

La foi et les religions dans la grande guerre

- sur Jean Julien Marius CHAPELANT

Le site Mémoire des hommes

Le site Généanet

Le site Le Monde




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