Les thèmes de campagne

Pour ce nouvel épisode de notre série sur les élections présidentielles, nous vous proposons de mettre certaines d’entre elles en exergue, à travers l’étude de leurs «thèmes de campagne». Nous avons opté pour une période de trente ans, qui nous mène des premières élections en 1965 à celles de 1995.

Chaque élection présidentielle possède son thème de prédilection, modelé par la situation économique et sociale du pays, mais aussi la personnalité des candidats et/ou les attentes présumées de l’électorat.

1965 : trois candidats, trois visions de la France

Lors de la première élection au suffrage universel direct, l’enjeu était de se démarquer nettement des autres candidats, en particulier pour ceux qui étaient considérés comme les favoris. Ils étaient alors trois : le Président sortant, Charles De Gaulle ; son opposant majeur, leader de la gauche et président du CIR (Convention des Institutions Républicaines), François Mitterrand et un « outsider », situé au centre et président du MRP (Mouvement Républicain Populaire), Jean Lecanuet.

De Gaulle s’appuie clairement sur son expérience à la tête de l’Etat depuis 1958, rappelant la mise en place de la Constitution de la Vème République, le règlement de la décolonisation, la croissance économique que connaît le pays et le retour de la France dans le concert des nations. A travers la phrase « tout comme hier, pour son salut , aidez-moi », on peut même voir qu’il rappelle aux Français le rôle majeur qu’il a eu pour la France durant les périodes du début de la Seconde Guerre mondiale ou des lendemains de la Libération.


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55 J 195.


Cette référence au passé est aussi mise en avant dans le soutien d’Emmanuel Astier (ancien chef des FTP, député et ministre d’extrême gauche) à la candidature du Président sortant. Mais lui, se réfère à la IVème République, qu’il exècre.


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34 W 223.


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34 W 223.

Pour François Mitterrand l’argument principal est la jeunesse et la modernité. Celui-ci se lit clairement dans un de ses slogans de deuxième tour : « François Mitterrand, un Président jeune pour une France moderne ». C’est ce même argumentaire que l’on retrouve sur la « une » du journal Le Montagnard du 3 décembre 1965, deux jours avant le premier tour :

« Un candidat jeune », « Pour une République moderne », « Le candidat de la gauche moderne », « La France veut un Président et non un monarque », « Priorité des priorités à l’Enseignement » : on le voit le discours de campagne est bien huilé.


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10 J 25.

Pour Jean Lecanuet, c’est aussi la jeunesse et la nouveauté qui est mise en avant. Dans sa « profession de foi » celui-ci insiste sur la volonté d’établir « une force politique neuve », de « moderniser la France ; affirmant que « le pays rejette le passé, mais le présent l’inquiète. Il attend une volonté jeune, franche et constructive ». À l’instar de François Mitterrand, Jean Lecanuet va s’appuyer sur le nouveau média mis à disposition des candidats, à savoir la télévision. Dans le même ordre d’idée, et toujours dans le but de se distinguer, Jean Lecanuet est le premier politique français à arborer un sourire appuyé sur ses affiches électorales et sa « profession de foi » :


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Cette démarche, peut-être trop novatrice pour l’époque, inspirée des campagnes à l’américaine, lui vaudra d’ailleurs le sobriquet de « dents blanches ».

Un thème récurrent depuis 1974 : l’écologie

René Dumont est le premier candidat écologiste à se présenter à l’élection présidentielle. Son discours est alors largement inspiré de l’argumentaire du Club de Rome, né en 1968, et surtout du Rapport Meadows qui en est issu (rédigé en 1972). Ce dernier, publié en France sous le titre Halte à la croissance ?, met en avant les dangers écologiques de la croissance économique et démographique que connaît alors le monde et propose de stabiliser l’une et l’autre.

C’est le même constat qui ressort de la lecture du courrier émanant du comité de soutien à la candidature du Professeur René Dumont à la Présidence de la République :

 

En effet, ce document – écrit à l’encre verte (!) – indique que Monsieur Dumont développera au cours de la campagne « les points de vue généralement omis par les autres candidats et qui sont pourtant essentiels pour l’avenir de l’humanité ». Parmi ceux-ci, cinq sur sept sont clairement l’écho des propositions du Rapport Meadows, et, en particulier le premier d’entre eux : « La protection de la nature, la pollution […], les gaspillages inconsidérés des ressources non renouvelables de notre petite Terre ».


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En 1981, le « défi écologiste » que propose Brice Lalonde repose sur le « pouvoir de vivre », il faut selon lui orienter le progrès « pour construire une société fondée sur le respect de l’être humain et de la nature, sur le temps de vivre, sur les relations personnelles, sur la sauvegarde de la santé et du cadre de vie ».


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En 1988, Antoine Waechter est le candidat écologiste. Il est soutenu par le parti « Les Verts », qui avait été créé six ans plutôt.

La teneur du discours écologiste est aussi basée sur la remise en cause du progrès, ou plutôt d’une certaine forme de progrès : « celui qu’on nous impose ». Les arguments délaissent un peu la défense de la nature, pour mettre en avant celle de la démocratie, la lutte contre la pauvreté, la solidarité. Ces propositions se résument de manière assez efficace dans son slogan de campagne : « L’écologie est au rendez-vous. Plus qu’un vote, c’est le choix de la vie ».


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55 J 222.

1981 : « changer la vie »

En 1981, le candidat Mitterrand se présente à l’élection présidentielle pour la troisième fois ; il souhaite « changer la vie » des Français.

« Changer la vie » est d’abord le titre donné au programme du Parti socialiste adopté en 1972 ; puis il devient son hymne chanté pour la première fois lors du congrès de Nantes en juin 1977. Ces trois mots apparaissent également en tête du premier des quatre chapitres du Programme commun de gouvernement signé au mois de juin 1972 par le Parti socialiste et le Parti communiste, puis par le Mouvement des radicaux de gauche. Ce qui est alors devenu bien davantage qu’un slogan inspire donc profondément le programme du candidat François Mitterrand à la présidentielle de 1981. Ce dernier est synthétisé dans les « 110 propositions pour la France » publié dans un Manifeste du PS, présenté au Congrès de Créteil le 24 janvier 1981.

En voici le texte introductif :


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Ces propositions sont d’ailleurs raillées par le pouvoir en place. Une caricature publiée par l’UDF reprend certaines de ces propositions socialistes et les tourne en dérision :


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Cette volonté de « changer la vie », de répondre à des aspirations nouvelles et surtout de vouloir se faire le porte-parole des sans-voix, a poussé l’humoriste Michel Colucci dit Coluche à se déclarer candidat à l’élection présidentielle.


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2416 W 403.

Lancée comme une plaisanterie le 30 octobre 1980, la candidature de Coluche prend une autre dimension lorsqu’un sondage le crédite de 16% d’intention de vote. Sous la pression, mais aussi à cause d’une censure médiatique forte, en avril 1981, Michel Colucci décide de retirer son insolite candidature. Quelques années plus tard, il fonde les Restos du cœur, forme d’aboutissement de son combat politique pour lutter contre les inégalités sociales.

1995 : « la fracture sociale »

Le contexte de la campagne électorale qui s’ouvre en 1995 est assez particulier. À gauche, à l’issue du deuxième septennat de François Mitterrand, il n’y a pas de candidat « naturel ». Le seul qui était alors considéré comme tel, Jacques Delors, annonce son refus de se présenter en décembre 1994. Une primaire interne est alors organisée, permettant de départager Henri Emmanuelli et Lionel Jospin. Ce dernier est désigné par les militants socialistes pour représenter le PS à l’élection présidentielle, le 5 février 1995.

À droite, Le Premier Ministre de cohabitation, Edouard Balladur, annonce son désir de se présenter le 18 janvier 1995. C’est un coup dur pour son « ami de trente ans », Jacques Chirac, à qui la candidature à la Présidence semblait « réservée » depuis son refus de retourner à Matignon en 1993. Ayant annoncé sa candidature tôt, le 4 novembre 1994, Jacques Chirac résume sa vision politique à travers deux livres programmes parus à quelques mois d'intervalle : Une nouvelle France, Réflexions 1 en juin 1994 et La France pour tous (qui devient son slogan) en janvier 1995.


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La Montagne du 16 mars 1995. 5 BIB 2.

Surtout, Jacques Chirac appuie son discours sur la « fracture sociale ». L’expression, dont la paternité revient au philosophe Marcel Gauchet, a été intégré au verbatim du candidat officiel du RPR (Rassemblement Pour la République), par une des ses « plumes », Henri Guaino. En particulier dans un des discours fondateur de cette campagne le 17 février 1995, dans lequel Jacques Chirac indique que :

« La France fut longtemps considérée comme un modèle de mobilité sociale. Certes, tout n'y était pas parfait. Mais elle connaissait un mouvement continu qui allait dans le bon sens. Or, la sécurité économique et la certitude du lendemain sont désormais des privilèges. La jeunesse française exprime son désarroi. Une fracture sociale se creuse dont l'ensemble de la Nation supporte la charge. La "machine France" ne fonctionne plus. Elle ne fonctionne plus pour tous les Français. »

C’est sur ce thème que, quelques semaines plus tard, le candidat Chirac, alors en déplacement à Clermont-Ferrand, prononce un discours « à la tonalité très sociale ».


Conclusion :

L’évolution des thèmes de campagne, entre 1965 et 1995, sont le reflet de l’évolution politique et sociale de la France, mais aussi du contexte national, européen, parfois mondial.

Au fil du temps, les discours partisans et idéologiques se sont dilués dans des approches plus généralistes, visant à séduire les Français.

 




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